C’était la chienne européenne d’un docteur européen, qui était mort comme les autres, d’absinthe, d’épuisement et d’ennui — plus tristement que les autres parce qu’il s’était vu mourir. Olga n’avait laissé enlever son maître qu’avec une répugnance assez naturelle, car elle était européenne, mais chienne, et n’avait pas compris pour quelle cause, tout de suite, parce que le docteur ne remuait plus, les autres blancs l’avaient mis dans une caisse, et sous des pierres. Elle avait longtemps pleuré d’une manière très stupide, qui forçait les vivants à penser à la mort, et c’est pourquoi à cette époque les blancs vivants lui donnèrent un nombre infini de coups de pied. Alors, elle vint au camp des Chinois. Ah-Sing, très poliment, lui chercha ses puces. Quand il en trouvait une, il avait soin de ne pas la garder pour lui, et la lui donnait à manger.

Ce sacrifice courtois du produit de la chasse est d’usage entre mendiants bien élevés à Pékin : Olga s’en montra touchée. Elle était d’une nature passionnée, et quand elle désirait une chose, c’était toujours avec la dernière violence. Elle criait pour sortir, pour dormir, pour des caresses, et surtout pour manger. Les Chinois pensaient qu’elle savait parler, venant d’Europe, et que seulement ils ne comprenaient pas sa langue. Ils l’aimaient. C’était la seule personne de l’autre sexe qu’ils possédassent parmi eux, et, par conséquent, un élément de moralisation dans leur société. La troisième nuit, ils la tuèrent : elle était européenne, et ils ne voulaient plus d’Européens avec eux.


Ils franchirent l’Inkissi, le Kouilou, d’autres rivières, entre lesquelles le sol triste et montueux n’était couvert que d’herbes brûlées par les sauvages Ba-Kongo et de petits arbres agonisants. Puis, la terre s’étant abaissée sous leurs pieds, ils rencontrèrent une grande plaine herbeuse, qui paraissait comme un champ de riz sans graines, et, plus loin encore, une sorte de lac, avec une île au milieu. C’était le Stanley-Pool, au bord duquel sont les Belges et les Français. Sachant que ceux-ci ont leur ville au Nord-Ouest, Tchao-Ouang décida de tourner ce lac par le Sud.

C’est à partir de ce moment que les Chinois osèrent marcher au grand jour. Ils n’étaient plus qu’une centaine. A l’aube, quand ils virent le soleil, la Chine leur parut très proche. Pleins d’espoir, ils entrèrent dans la forêt.


Et ce fut dans la grande forêt qu’ils moururent. Il ne faut pas dire comment ils moururent, il ne faut pas écrire pour écrire. Ils sont morts, n’est-ce pas, et voilà tout, et ils allaient vers le soleil ! Et à la fin, comme vous le verrez, il ne resta que Tchao-Ouang.

Beaucoup furent mangés par les Bangalas. Car les Bangalas mangent les hommes. C’est un peuple très laid. Ils se font une incision qui va du nez au sommet du front, et y jettent des venins qui gonflent la peau. La cicatrice a l’air d’une crête, ils sont comme des coqs noirs et méchants. Et ils mangent les hommes. Ce n’était pas tout à fait des hommes, ces Chinois : personne dans l’humanité, même les nègres, ne croit que les Chinois sont tout à fait des hommes, ce serait trop bête. Mais c’était de la viande tout de même, et les Bangalas eurent un bon repas.

Les autres furent mangés par la forêt. Elle était monstrueuse et vide. Ils y marchèrent cinq mois, ne voyant le grand jour que si le fleuve venait à couper l’énorme moisissure verte. Mais ils faisaient des radeaux, des choses ingénieuses, des câbles de lianes, pour passer. Eux aussi, une fois, ils tuèrent des indigènes, pour leur voler des pirogues. Alors, pendant quelques jours, ils remontèrent le Congo.

L’air y était plein d’une brume bouillonnante et perpétuelle. Le matin, cherchant le soleil, les Chinois ne l’apercevaient qu’au milieu d’un brouillard, et chaque jour, à midi, une grosse pluie tombait. Il y avait aussi des tornades qui broyaient les arbres et soulevaient l’eau : aussi crurent-ils que le monde entier allait périr. Le Congo était si vaste que, lorsqu’il n’y avait pas d’îles dans son cours, du centre on ne voyait pas les bords. D’ailleurs, des vapeurs belges le parcouraient, et, lorsqu’il y avait des îles, on perdait la direction : de bizarres courants faisaient comme des marées.