Ayant préféré suivre un arroyo, ils s’égarèrent, tombèrent dans les filets que les Bangalas disposent pour prendre le poisson. Ce jour-là encore, les Bangalas eurent de la viande.
Ceux qui restaient — ils étaient dix — reprirent le sous-bois en évitant les villages : et il y en a peu, sauf au bord des fleuves. Nul ne vit, dans la forêt. Les arbres trop hauts tuent les petites plantes, et les animaux eux-mêmes ne trouvent rien à manger. On entend, sans les voir, chanter des oiseaux et passer des singes, en l’air. Il y a sur le sol des insectes, des serpents et des charognes. Les Chinois les ramassaient. Souvent l’odeur des fourmis-cadavres leur souleva le cœur. Un autre jour l’atmosphère leur parut douce comme le parfum d’une chambre aimée.
Pourtant ce n’était pas des fleurs qui sentaient de la sorte : c’étaient des champignons. Les premières bouchées qu’ils en mangèrent les firent vomir. Par bonheur ils surent trouver au même endroit, dans la pourriture des arbres, de gros vers d’aspect immonde, qui n’étaient pas empoisonnés, et ce fut dans cette région qu’Ah-Sing aperçut, en soulevant un tronc qui s’effondra en boue, une chose horrible, qui remuait. C’était une bête faite comme une boule, avec une arête transversale épineuse, et des yeux — des yeux tout en or vivant ! Une espèce de glu, qui la couvrait, accrochait la boue et les détritus. Avec une baguette, Ah-Sing gratta. Les deux flancs de la boule se gonflaient et s’abaissaient tour à tour, et la baguette ayant piqué la chose, elle marcha. C’était un crapaud.
Il était aussi gros qu’une tête d’homme. Les pustules jaunes qui remontaient de son ventre à son échine semblaient des fleurs corrompues sur du fumier, et l’arête de son dos était comme une broussaille. Il bava du venin, misérablement. Puis, s’étant caché de nouveau sous les débris, il rendit une plainte longue et claire, ainsi que font tous les crapauds, quand ils appellent les femelles crapaudes.
Ah-Sing, qui avait très faim, pensa que peut-être on pourrait le manger ! Mais cette bête lui faisait peur, et comme il cherchait une longue branche pointue, pour la crever de plus loin, Tchao-Ouang cria :
— Ne le tue pas ! il est si vieux ! c’est le Dieu de la forêt !
L’énormité du crapaud leur fit croire qu’il avait vu couler des siècles. Et s’il avait des siècles, il savait tout. Il dominait cette pourriture, puisqu’il y avait survécu. La sagesse du monde est dans les vieillards, et qui vit longtemps devient Dieu, connaissant le bien et le mal. Cette idée, que n’eussent pas eue les barbares d’Europe, n’était pas entièrement fausse. La Bête, du moins, était de race antique. Elle descendait des grands reptiles lourds qui régnaient seuls sur la terre, alors que tout entière elle était encore, comme aujourd’hui sous l’équateur, un mélange de fange chauffée et d’eau tiède, sous des nues éternelles, entre les laves ardentes de son centre et le soleil fou.
— Ne le tue pas ! C’est le Dieu de la forêt !
Oui, le crapaud paraissait incarner la forêt même. Il était sale, humide, verdâtre et jaune, gigantesque, magnifique, informe, frémissant, hérissé, tout gonflé d’une horrible sève, et ses yeux savaient tout, ses yeux d’or vivant, ses tristes beaux yeux ! Pourquoi était-il resté là, insensible à la peur, s’il n’était pas Dieu ?