Les flancs du crapaud palpitèrent. Il appelait éperdument les femelles. Sans doute l’endroit, dans son horreur marécageuse, était favorable à sa race, car beaucoup de femelles en effet étaient là, invisibles, vautrées sur leurs œufs qui, jaillis déjà de leur ventre ému, attendaient la fécondation. Cachées derrière les arbres enracinés, plus hauts que des tours, et les arbres tombés, plus infranchissables que des murs, elles répondirent, sur deux notes qui se succédaient sans arrêter. Les champignons exhalaient toujours leur bonne odeur, l’atmosphère était douce comme le parfum d’une chambre aimée.

Les Chinois s’étant prosternés, crièrent :

— Nous ne te tuerons pas, Monsieur-Dieu-Crapaud ! Protège-nous. Nous te donnerons à manger. Nous savons que tu es fort. Viens avec nous !

Ils allèrent chercher pour lui des vers et des mouches. Tchao-Ouang tressa une corbeille, réunit des haillons, en fit une couche sur laquelle il fit monter la Bête.

Et le crapaud vint avec eux. Il chantait tous les jours, et toutes les nuits.

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Cependant la tristesse croissait sous les grands arbres.

Les Chinois côtoyèrent des fleuves silencieux et presque sans pente, dont la seule vue pénétrait d’une horreur indéfinissable. L’eau en était toute noire sous les arbres noirs, d’où ruisselait une humidité éternelle, et, sur leurs rives, il y avait une espèce de sous-bois impénétrable, des lianes énormes, tordues comme des racines, des orchidées parasites dont les fleurs étaient obscènes, des vanilliers et des serpents. Le soleil, le soleil, comment marcher vers le soleil ? On ne le voyait plus. Le jour était fait de brouillard, la nuit d’une obscurité si pesante qu’elle paraissait frapper la joue comme une aile de chauve-souris.

Mais un grand troupeau d’éléphants passa sur les Célestes, sans les voir, ainsi que les hommes passent sur des fourmis. Sortis de la rivière, où ils venaient de se baigner, ils fonçaient avec gaieté parmi les hautes plantes riveraines, qu’ils dominaient du dos et de la tête. Leurs masses énormes enfonçaient par les quatre pieds dans la terre mouillée. Mâchant des roseaux juteux, plus gros que la cuisse, ils s’éventaient à droite et à gauche, avec leurs grandes oreilles, si fort qu’un courant d’air remuait les feuilles autour d’eux. Les plus âgés avaient des défenses beaucoup plus longues que le corps d’un homme et toutes gercées à la surface, comme si la boue avait essayé de pourrir même cet impérissable ivoire.

Un Chinois fut écrasé. Mais quand les éléphants se furent éloignés, les autres Chinois virent qu’ils avaient tracé une large avenue dans les plantes, une avenue qui menait jusqu’aux eaux lourdes. Et ils virent aussi le soleil. Les feuilles sombres étaient devenues vertes, d’un vert éclatant et joyeux. Des coquillages, pareils à de gros colimaçons, montaient aux branches pour sucer la sève des cassures. Un oiseau entièrement bleu s’envola dans la lumière. Tchao-Ouang put montrer du doigt l’horizon d’Orient.