Peu après des échardes empoisonnées, fichées dans la terre, blessèrent les pieds des survivants, leur causant d’intolérables douleurs. La gangrène se mit dans leurs membres. Ils souffraient tant, que plusieurs d’entre eux se suicidèrent. Puis des flèches sifflèrent. Frêles comme des aiguilles, elles étaient chargées d’un venin presque foudroyant, et quand l’une d’elles avait touché le but, on voyait fuir, à travers les arbres, une ombre mince comme celle d’un enfant. C’était les nains de la forêt qui défendaient leur empire. N’étant pas anthropophages, ils tuaient pourtant avec férocité, une longue et cruelle expérience leur ayant appris à craindre les autres hommes.

Ah-Sing et Tchao-Ouang auraient été tués comme leurs compagnons sans une bizarre aventure.

Ils s’étaient tapis dans un fourré, et n’osaient en sortir. D’abord ils mangèrent des coquillages, des feuilles et des espèces de petites sangsues, qu’ils écrasaient. A la fin, se sentant très faibles, et croyant mourir, pour cacher leurs corps aux Tchong-Toué, ils se jetèrent l’un sur l’autre des brindilles de bois, et s’endormirent.

Ils s’éveillèrent sous une caresse et virent, penchée au-dessus d’eux, une des pygmées de la forêt.

Elle était toute nue, et non pas noire, mais couleur de cire jaune. La figure en losange, avec un crâne fuyant, des seins menus, et le ventre trop gros, elle les regardait d’un air sérieux, mais sans méchanceté, et montrait le crapaud du doigt. Tchao-Ouang se prosterna devant la Bête, et fit signe que c’était un Dieu : alors la pygmée s’inclina également devant la majesté du fétiche. Les Chinois témoignèrent qu’ils avaient faim : à l’aide d’un arc très petit, dont la flèche avait pour penne une feuille d’arbre, elle leur tua un singe. Et, les ayant ressuscités, elle les suivit. Mais quand Tchao-Ouang et Ah-Sing, dont les désirs s’allumèrent, voulurent la prendre, elle les considéra avec étonnement, s’échappa de leurs mains et fut longtemps sans revenir.

Plus tard, ils crurent comprendre par les signes qu’elle fit, et quelques mots qu’ils apprirent de sa langue, que les femelles et les mâles de sa race vivaient séparés presque toute l’année, et ne se réunissaient qu’à certaines époques où les prenait un grand délire d’amour, ainsi qu’il arrive chez nous pour les hordes de cerfs et de biches. Cette époque coïncide avec celle où le gibier, plus abondant et moins farouche, s’assemble aussi pour le rut : on le tue plus facilement, il y a plus à manger. L’estomac étant quotidiennement satisfait et le sang plus riche, l’instinct de la reproduction s’éveille, confond les sexes, la nuit, autour des grands feux, parmi des danses.

Mavê était vierge, et mûre pour la fécondation. Elle savait que la saison de l’amour viendrait bientôt, et qu’elle appellerait alors un mâle au lieu de le fuir. Pendant cette saison, nulle fille, nulle femme, ne peut et par conséquent ne doit résister.

En tout autre temps, toutes doivent fuir l’homme, le mordre et le tuer, l’amour n’étant plus qu’une blessure. Ainsi l’ordonnait leur instinct. Pourtant, un obscur besoin de maternité poussait parfois les vierges et les vieilles, qui n’avaient pas de petits, à secourir les blessés et les affamés. C’est à ce sentiment qu’avait obéi Mavê. Elle avait aussi la prescience que la grande saison était proche.

C’était une créature singulière, vive et peureuse comme une maque. La gaucherie même et la faiblesse des Chinois la rassuraient. Mais quand ils proféraient un son dans leur langue elle faisait un bond, et disparaissait pendant des heures. Ces paroles étrangères l’effrayaient plus qu’une tentative de viol. Elle montait aux arbres, non pas comme font les humains civilisés, en embrassant le tronc, mais en appuyant la paume des mains et la plante des pieds sur l’écorce, exactement à quatre pattes. Jamais ils ne purent la faire rire : les pygmées, étant des presque-animaux, ne savent pas rire. Elle était attentive, grave, presque triste, et par moments étrangement câline. Les Chinois s’amusaient à lui passer la main sur la poitrine et tout le long du dos, ainsi qu’on fait aux chattes : elle se pelotonnait de plaisir et ses lèvres se relevaient, montrant les gencives et les dents. C’est là une grâce que la nature fait aux êtres à qui l’amour est impossible, hors du moment très court de la fécondation ; tout leur corps, d’une façon diffuse, devient sensible aux caresses.