Pour les Chinois, la forêt changea d’aspect. Mavê la connaissait comme une fourmi connaît les herbes d’un pré. Elle n’en avait pas peur. La marche devint facile, et même délicieuse, les bois paraissaient rire devant ces deux hommes encore hagards, et l’espèce de statuette en vie qui courait à leurs côtés. Le soir ils faisaient des génuflexions devant le Dieu, que Tchao-Ouang portait toujours. Le monstre, maintenant, restait presque continuellement endormi. Quand il se réveillait pour manger des mouches, ses orbites d’or brillaient d’une façon extraordinaire, et il sifflait avec douceur.
Ah-Sing et Tchao-Ouang s’aperçurent que la pygmée avait les yeux tirés vers les tempes comme les femmes de leur pays. Leur affection s’en accrut. Leur commune continence les gardait contre la jalousie. Ces moments pour eux furent si doux qu’ils croyaient fumer l’opium.
Mais une espèce de savane s’ouvrit dans la haute verdure, la première qu’ils eussent rencontrée depuis le Stanley-Pool. Elle était semée de palmiers, de fromagers et de pandanus. De multicolores oiseaux-mouches en semblaient les seuls habitants. Agitant fiévreusement leurs toutes petites ailes pour se tenir immobiles dans l’air, ils suçaient du bout de leur bec, courbe et souple comme une trompe d’insecte, l’eau mielleuse contenue dans les urnes blanches, roses et violettes des fleurs. Au sommet des ramures de grosses araignées rouges avaient tissé leurs pièges, si haut qu’on n’en voyait plus les fils. On eût dit des étoiles arrêtées entre le ciel et la terre.
Mavê eut un cri d’admiration, et vint prendre la main d’Ah-Sing avec une figure qui n’était pas la même. On y voyait, pour la première fois, la confiance et la soumission. Elle commençait de penser à la grande saison. Tchao-Ouang devint très sombre et les fit marcher plus vite. Il fallut deux jours pour traverser cette savane. Ils rentrèrent ensuite sous l’obscurité des arbres.
Le soir, la halte eut lieu près d’une sorte de marécage, sous des palissandres au tronc blanchi de lichens. Une mousse épaisse et trempée couvrait le sol. Ils s’endormirent tous les trois près de leur feu qui s’éteignait.
Au milieu de la nuit Tchao-Ouang s’éveilla. Les frondaisons vibraient d’un bruit qu’une fois déjà il avait entendu : c’était l’appel des femelles crapaudes accroupies sur leurs œufs. Sûrement, il y en avait des centaines ! Et cette nuit n’était pas comme toutes les nuits, même pour Tchao-Ouang. Il avait mangé, ses terreurs s’étaient évanouies, la force s’élargissait dans son corps ; et le Dieu-Crapaud à ses côtés, gonflant ses poumons et sa gorge, sifflant très fort ses deux notes inégales, passionnées et funèbres, pareilles au cri d’une grande douleur qui pourrait devenir une joie, s’éleva péniblement sur les parois de la corbeille. Retombé sur le sol, il se traîna vers la boue voluptueuse où gémissait sa race. Tchao-Ouang étendit les mains vers la mousse où dormait Mavê.
Elle n’était plus là. Ah-Sing avait disparu avec elle. Il comprit : la grande saison était venue, la saison où les sexes s’unissent. Il cria :
— Ah-Sing ! Ah-Sing !
Il n’obtint pas de réponse : mais une flèche siffla contre ses oreilles. C’était Mavê qui voulait le tuer parce qu’elle avait choisi son mâle et pensait que, puisqu’elle avait choisi, il allait y avoir bataille.
Il cria encore :