Il posa le crapaud à terre.

— Voici la Terre des Herbes, dit-il. Toi tu es le Dieu de la forêt ! Ici tu n’as plus de puissance — et… et je n’aime pas du tout la forêt !

C’est pourquoi, ayant pris une très grosse pierre, aussi lourde qu’il put, il la fit tomber sur la Bête. Elle éclata comme une outre, avec du sang, du venin, des liquides impurs ; elle éclata sur la terre radieuse et sans arbres.

Voilà comment Tchao-Ouang se vengea de la forêt.

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Il fut recueilli par des noirs zanzibarites, musulmans et marchands d’esclaves. Non par pitié, mais il était une curiosité vivante. Sa tresse de cheveux, qu’il avait conservée, était défaite, et le reste de sa tête n’ayant pas été rasé, il avait le corps enseveli dans une espèce de crinière emmêlée, remplie de terre, de morceaux de bois et de vermine. Mais nu, il montrait la majesté d’un corps en ruines : une tumeur à l’aine, des ulcères aux jambes, deux orteils manquants, rongés par les chiques ; et ce qu’il y avait de plus étonnant encore, c’était sa barbe, qui avait poussé par grands poils rares et droits : un poil ici, un poil là, un autre à gauche, un autre à droite, des touffes clairsemées au menton pareilles à des bouquets de bambou, Enfin, il avait la tête brouillée, il délirait. Et ce fut la seule chose dont les Arabes ne s’aperçurent pas, car ils ignoraient son langage.

Ce ne fut qu’un peu plus tard que l’un d’eux s’avisa de prononcer devant lui quelques mots de mauvais anglais. Tchao-Ouang répondit par une contrefaçon qui n’était pas la même. Le noir zanzibarite eut la plus grande peine à le comprendre.

Déformant ce qu’il saisissait mal, et ne voulant pas avoir l’air d’hésiter, il dit à ses compagnons que l’idiot aux cheveux sales venait de la forêt, et qu’il y avait été poursuivi par des reptiles à figure humaine, qui lançaient des flèches. Tel fut le sens qu’il arrangea avec les paroles de Tchao-Ouang, et les autres ne furent pas étonnés. Ils se contentèrent de demander si l’idiot aux cheveux sales se souvenait d’avoir vu des hommes à tête de chien, et le roi du lac obscur qui est un serpent : il habite une magnifique case de pierre, dans une île ronde, servi par un grand nombre de femmes amoureuses. La grande forêt est comme la nuit et la mort : inexplorées, on les remplit de merveilles.

Tchao-Ouang leur demanda où ils allaient, et quand ils lui parlèrent de Zanzibar, il ne comprit pas ; mais la caravane allait vers l’Orient, cela lui suffit. On lui laissait des débris de nourriture, par charité. C’est ainsi qu’il boitilla sa route à côté des esclaves, dont les plus heureux devaient être vendus à des Arabes de l’Yémen, hommes justes et doux, tandis que les autres, repris par les croiseurs européens, et hypocritement libérés, étaient condamnés à mourir dans les plantations allemandes et anglaises, sous le nom fallacieux d’engagés volontaires.

Les étapes succédèrent aux étapes. Enfin, un jour, Tchao-Ouang aperçut, sous ses pieds même, une étendue d’eau qui n’en finissait pas. C’était l’Océan Indien. Sous une brise tiède, de petites vagues courtes clapotaient, une foule de crabes couraient sur le sable ; la mer, jusqu’à l’horizon, reflétait le ciel comme un miroir cassé.