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Des boutres vinrent, qui emportèrent les esclaves. Un autre navire conduisit Tchao-Ouang à Zanzibar.

Les premiers humains qu’il y rencontra furent des Parsis célébrant un mariage. La nuit tombait, et les nouveaux époux marchaient vers leur demeure au milieu des cierges et des feux, symbole divin de l’éternelle lumière, principe bienfaisant du monde. Couronnés de fleurs, les amis des mariés chantaient.

— Voici l’Inde, songea le Chinois. Je ne me suis pas trop écarté de ma route vers l’Empire du Milieu.

Mais bientôt il retrouva des noirs, des noirs en masse : Mozambiques dont la peau sentait le poisson salé, Zoulous de haute taille et de mine guerrière. Souahélis des Comores, Somalis aux jambes sans mollets, et des juifs d’Abyssinie, qui sont noirs, et toutes les espèces de métis que produit le mélange de toutes les races, et des Européens enfin, Portugais, Anglais, Allemands, Français et Belges. Ils étaient là comme de l’autre côté de l’Afrique. Tchao-Ouang avait fait toute l’immense route, subi toutes les misères pour les retrouver, et les retrouver les mêmes — les mêmes de costume, d’insolence, d’incompréhension et de brutalité. Il était allé d’un océan à un autre, et ce n’était pas encore sa patrie !

La confusion de son cerveau fut à son comble. Nulle volonté ne le dirigea plus. Plus égaré que dans les bois de la pluie éternelle, sans nulle idée de suicide, devenu comme une bête, cherchant un coin pour s’y coucher et dormir, il erra dans les rues. Elles étaient plus bruyantes encore à ce moment de la nuit qu’à l’heure de son débarquement. Tous les blancs qui s’arrêtent à Zanzibar, qu’ils aillent aux mines du Transvaal ou à Madagascar, qu’ils aient été embauchés pour les travaux du chemin de fer de l’Ouganda, ou par les maisons de commerce allemandes, ont peur de mourir. Ce sont des malheureux ou des risque-tout, des gens de misère, de crime ou d’ambition ; non pas des philosophes, des curés ou des savants. Ils sont venus sur des steamers, sans prévoir, sans s’imaginer ce que pouvait être le monde où ils allaient, et combien ce monde était loin, et comme il était différent. C’est pourquoi ils éprouvent tout de suite le besoin d’être très saouls, et d’aller chez des femmes. Et ce n’est point par vice, allez ! Il y en a beaucoup qui ont bien envie de pleurer. Seulement, de boire leur cache ce qu’ils voient, et surtout évoque des images connues, des souvenirs ressuscités qu’ils content aux autres ivrognes. C’est ce qu’ils appellent faire connaissance. Et ils vont vers les femmes comme de petits enfants, parce qu’ils ont peur.

C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de femmes à Zanzibar, et pour tous les goûts : des Négresses, des Françaises, des Anglaises, des Valaques et même des Japonaises.

Les Japonaises sont près du consulat d’Allemagne, non loin de la rue des marchands d’ivoire. Et cela fit que, passant par là, Tchao-Ouang fut bien surpris d’entendre parler pidgin-english, qui est le sabir d’Extrême-Orient, et de comprendre.

Alors, il demanda l’aumône dans ce jargon, sur le ton désespéré des mendiants de Shanghaï.