Mademoiselle Chair-de-Baiser, qui guidait un midshipman anglais extrêmement ivre au milieu d’une véranda peuplée d’embûches, — caisses de champagne posées sur le plancher, guéridons, easy-chairs, dressa l’oreille à cette musique, qui lui rappelait des contrées jadis parcourues. Comme elle était bonne fille, elle fit monter Tchao-Ouang et lui mit sous le nez une écuelle pleine de riz et de petits poissons secs.

Et quand il eut mangé, elle lui demanda son histoire.

L’air sentait le champagne et le whisky aigris, le fard, les parfums à bon marché. Mais il y avait aussi dans la chambre l’odeur des poivriers, venue de la campagne, qui en est plantée, et la pleine lune descendait lentement vers l’ouest — une lune majestueuse et claire dont la lueur emplissait le ciel.

Tchao-Ouang dit tout : tout ce qui lui était arrivé, tout ce qu’il avait souffert. Et Chair-de-Baiser, dont l’âme était restée puérile, s’émerveillait, car le conte était beau et inouï.

Quand il eut terminé, Tchao-Ouang ajouta :

— Tu es presque de ma race, toi. Ta peau n’a pas l’horrible odeur de celle des blancs, une odeur pareille à celle des tigres, parce que comme les tigres ils se nourrissent de viande. Et je sais que ta patrie, si elle n’est pas la mienne, est celle du Soleil Levant. Assurément, c’est là que naît le soleil, et par conséquent la mienne est avant celle-là. Enseigne-moi ma route, je la ferai à genoux, s’il le faut.

Mademoiselle Chair-de-Baiser secoua la tête.

— Le soleil ne naît pas chez nous, dit-elle. Il sort de l’eau tous les matins, ou de derrière les collines, suivant l’endroit, au Japon comme ailleurs. J’ai interrogé les blancs, qui viennent ici. Ils m’ont répondu des choses incroyables, où j’ai compris que la terre est ronde. Tu marches vers un mensonge. Le soleil ne naît pas, et il ne meurt pas. Il n’y a que les hommes, les bêtes et les plantes qui meurent. Mais le soleil et la terre, ils sont éternels. Voilà ce que je crois parce que les blancs me l’ont dit, eux qui savent tout.

— Chair-de-Baiser, cria Tchao-Ouang en pleurant, tu dis un miracle impossible. Et si même cela était, si la terre est ronde, je n’ai qu’à en faire le tour pour revoir la Chine.

— Non, fit-elle : à cause des blancs !