— Tu es très bonne, dit Tchao-Ouang. Je suis pauvre et tu m’as fait donner à manger. Puissent les ombres de tes ancêtres jouir de tes mérites, et vivre éternellement dans la gloire. Explique-moi pourquoi les blancs m’empêcheront de revoir mon pays.
— Parce qu’ils ne t’y conduiront pas. Ils te mèneront là où ils auront besoin de toi. As-tu jamais vu un cheval ou un bœuf mourir dans la prairie où il est né ? La terre est vaste, et les blancs seuls savent s’y diriger. Pour les autres hommes aucune route ne mène jamais au point de départ. Et encore, ces blancs, combien il en est peu que je vois revenir ici, de ceux qui ont passé ! La terre est trop grande, même pour eux, elle les mange. Moi aussi, je voudrais revoir le Japon. Et me voilà.
Elle alla chercher une pipe au fourneau minuscule, avec un très gros tuyau de bambou, alluma une petite lampe, et fit griller quelque chose au bout d’une aiguille. Alors Tchao-Ouang lui demanda les yeux brillants :
— C’est au Japon que tu as appris à fumer l’opium ?
— Non, dit-elle, à Saïgon. C’est un Français qui m’a appris à brûler la fumée noire ! Il est mort. Et me voici.
— As-tu de l’argent ? fit le Chinois.
Elle ne répondit pas cette nuit-là parce qu’elle avait peur de lui. Mais plus tard, Tchao-Ouang lui expliqua ses plans.
Car Tchao-Ouang est resté à Zanzibar. Il y tient avec Chair-de-Baiser, une fumerie d’opium où viennent les Européens. Il a un coup d’œil particulier, Tchao-Ouang, pour reconnaître les Européens qui aiment l’opium ! Et quand ils ont les joues bien creuses, les mains bien mouillées, et tremblantes, il est très content dans son cœur, parce que ces blancs-là aussi ne reverront pas leur pays… à cause de la fumée noire.