L’AVEUGLE
A M. Anatole France.
… L’homme marchait, une main appuyée sur le bras d’un soldat du 75e de ligne, d’un pas très raide, la tête un peu renversée en arrière.
Les hautes collines du Rhône et de la Saône dévalaient devant eux, chargées de maisons à huit étages. L’église de Fourvières, dominant des jardins et des escaliers aux pentes précipitées trop neuve, ressemblait à ces faux châteaux forts que les Anglais bâtissent sur les falaises au-dessus des plages à la mode. Ce jour-là, bien qu’on fût en hiver, il n’y avait pas de brouillard, à cause du froid, qui était très sec. Le soleil brillait dans l’air transparent et les choses avaient l’air gai.
— C’est beau, Lyon ! dit le petit soldat, pour causer.
— Je ne sais pas, dit l’homme. Je suis de Romans.
— Et alors, maintenant vous n’y voyez plus, du tout, du tout ? Et vous n’étiez jamais venu ici, avant ? Vous êtes tout à fait aveugle ?
Et il répéta pour lui-même, afin de se bien représenter les choses par les images qu’évoquait sa propre parole, comme font presque tous les paysans et beaucoup d’ouvriers :
— Vous ne voyez pas les maisons, les bateaux, les chevaux ! Vous n’y voyez pas pour vous conduire ?
— Non, fit l’homme brièvement.