— Ah ! dit-elle, scandalisée, suffoquée, amoureuse aussi, emportée par un grand élan, c’est mal, c’est drôle, c’est choquant, c’est fort, c’est… O Jacques, mon Jacques !
Et elle entra.
Une façon si aisée et dédaigneuse, qui tournait à la galanterie, d’envisager la rupture de l’union légale et de bafouer le code, emplit Berthe d’une singulière allégresse. Elle savourait tous les plaisirs de l’aventure, de l’adultère, et son complice était un charmant garçon qu’elle considérait comme son mari, qui en fait l’était toujours, et dont elle avait décidé qu’il le redeviendrait bientôt, n’ayant été que « suspendu » pour quelques semaines. Parfois il lui arrivait de dire à Jacques : « Le plus drôle, c’est qu’il faudra nous remarier aussi à la synagogue ! » En effet les formalités du divorce, devant le rabbin, sont les plus simples du monde ; si bien que, dans ce moment que les tribunaux, plus lents, n’avaient pas encore dénoué le lien civil qui les attachait l’un à l’autre, Berthe n’était déjà plus, aux yeux de l’Éternel, l’épouse de Jacques Wilden.
Depuis les premiers jours de son mariage elle avait vécu dans l’indifférence des pratiques de sa religion, et, après dix-huit années passées chez son père dans leur observance minutieuse, cela lui avait paru agréable et commode. Elle apprenait maintenant à traiter la loi française avec une légèreté au moins égale, à n’en prendre que ce qui peut servir, à rejeter le reste : cela était amusant. Jamais donc elle ne se montra plus gaie qu’après l’échec de ces préliminaires de conciliation ; il faut avouer qu’elle en avait quelques motifs. M. Fauli ne faillit point à l’observer, les occasions ne lui en manquèrent point : Berthe habitait maintenant chez lui, avait repris sa chambre de jeune fille, prenait ses repas en face de son père, à qui aucune de ses attitudes ne pouvait échapper. Il devait naturellement paraître assez étrange à celui-ci qu’elle acceptât si facilement, avec plus que de l’insouciance, un sort qui bien peu de jours auparavant l’avait paru plonger dans le désespoir. Cependant il ne dit rien, ne posa aucune question. Il conclut seulement qu’il y avait là un mystère à débrouiller, et mit sa confiance, toujours imperturbable, dans sa perspicacité et dans ce que le commun des mortels appelle la chance, mais à quoi il donnait un autre nom. La chance, pour lui, ne consiste que dans les imprudences que commet l’adversaire : or il n’était pas loin de considérer à présent sa fille comme un adversaire. En tout cas il prit toutes ses précautions, joua désormais contre elle autant que contre son gendre.
En même temps il se prenait à songer sérieusement à un plus lointain avenir. Sa sœur, au bout du compte, avait raison. Ce n’était pas tout que de faire divorcer Berthe ; il était nécessaire — et il le voyait à cette heure mieux que jamais — de lui donner rapidement un nouveau mari. En vérité c’était bien dommage que Baër ne semblât point avoir remarqué sa fille. Mais ne pouvait-on y remédier ? Il connaissait Baër, ses impulsions soudaines, le brusque élan de ses enthousiasmes : cet homme ardent, en passion perpétuelle, et absorbé par sa passion, pouvait fort bien n’avoir point pensé à Berthe parce que, l’ayant cent fois rencontrée, il ne l’avait point vue ! Il fallait la lui montrer. Donc Fauli, sans trop insister, sans dévoiler ses plans, tout en permettant qu’on les soupçonnât, conseilla paisiblement à sa sœur Fischer d’inviter le compositeur à dîner, faisant comprendre que cette invitation, venant de lui, serait bien accueillie.
Madame Fischer ne demandait pas mieux que d’accepter la suggestion. Baër était bon à faire voir, il faisait honneur. Il était bon à entendre, aussi. C’est un devoir agréable pour une maîtresse de maison de dire à un musicien de cette valeur : « N’allez-vous pas nous jouer quelque chose ?… » Même, dans son empressement, elle alla beaucoup plus loin que ne l’aurait désiré son frère. Baër fut prié à dîner un dimanche, mais le dîner de ce dimanche-là fut une bien plus grande affaire que Fauli ne l’avait prévu. Une partie de la famille en fut exclue, n’étant invitée cette fois que pour la soirée, afin de faire place aux relations les plus brillantes du ménage, et principalement celles qui n’étaient point israélites : ceci en vertu du principe que le meilleur moyen de faire honneur à un juif distingué, c’est de lui montrer des chrétiens. Il faut dire encore qu’on n’est point fâché de prouver aux chrétiens qu’il existe des juifs de talent ; même, on l’espère, de génie. En présence de M. Abel Lemartrois de l’Académie Française et de l’Académie des Sciences, une des gloires de l’astronomie contemporaine, assis à la droite de la maîtresse de maison, madame Fischer s’estimait heureuse de pouvoir étaler à sa gauche M. Uriel Élisée Baër, professeur au Conservatoire, et auteur de la Symphonie Galicienne, dont il paraît qu’elle est un chef-d’œuvre. Et voilà aussi comment, à table, Berthe trouva à sa droite Uriel Élisée Baër, en effet, mais à sa gauche M. de Fresquienne-Austreberte, sous-préfet d’Eure-et-Cher, ancien attaché au cabinet de M. Combes alors que celui-ci était président du Conseil, resté fort bien en cour, et selon toute apparence en bonne voie d’obtenir une préfecture. M. de Fresquienne-Austreberte pourrait porter le titre de comte, mais il s’en garde. Le père a fait partie, en fort bonne place, du personnel diplomatique du second Empire, mais le fils affecte de l’avoir oublié, et tout le monde l’imite. Élevé chez les jésuites de Boulogne, puis d’Angleterre, il éprouve aujourd’hui contre eux, contre les principes qu’ils lui voulurent inculquer, une haine excessive, comme beaucoup de sentiments sincères. Par surcroît, fort intelligent, il est ambitieux. Il demeure convaincu, sur quoi pourtant il garde le silence, que les Parisiens, presque tous devenus réactionnaires, sont des imbéciles, dignement représentés par leur presse : Paris a donné le suffrage universel à la France, et perdu toute influence à partir du jour qu’il le lui a donné, mais ne s’en doute pas. Voilà pourquoi il gémit, murmure, clabaude, ne dit et ne fait que des sottises. Une majorité de paysans gouverne désormais la France, en vertu de la loi du nombre. Ces paysans tiennent à leur propriété ; et par conséquent demeurent aussi éloignés du socialisme qu’un prêtre qui vit de l’autel répugne à l’hérésie. D’autre part ils détestent ce qui reste de grands propriétaires en France, encore bien plus les congrégations, qui tendent à reconstituer cette grande propriété ; ils se méfient traditionnellement du curé. Pourtant ils aiment les gouvernements forts, les gouvernements à poigne : par tradition aussi, et à condition que ce gouvernement n’use de la poigne qu’en leur faveur, c’est-à-dire fasse marcher les administrations qui les embêtent quand ils veulent faire quelque chose, mais par elles-mêmes, depuis que s’en est allé Napoléon qui les créa, ne font rien, ou le moins possible. Voilà toute la politique, le reste n’est que parade pour la galerie. Après avoir renié les maximes des maîtres de son enfance, et sans doute par conséquence, M. de Fresquienne-Austreberte a radicalement abjuré les opinions de sa caste pour devenir un radical. Mais ce renégat continue en somme à faire ce que faisaient ses ancêtres : voulant commander, il en prend les moyens. Donc il est devenu l’agent subtilement impérieux de cette domination des ruraux qui, en France, est le secret de la comédie. Un secret qu’il cache : on ne réussit une politique, il le sait, qu’en n’en révélant point les mobiles réels et profonds. Avec cela il est homme du monde, et aristocrate jusqu’au bout des ongles. Quand il aura été suffisamment préfet, il retrouvera son titre en retournant sans doute à la carrière diplomatique. Il y aura plus de succès encore que son père, ayant vu plus d’hommes, et difficiles à manier.
Ce praticien adroit et fort était assez au courant des choses pour savoir que Berthe, fille unique en instance de divorce, aurait à la mort de Fauli une belle fortune. Lui-même avait pris grand soin de ne se point marier encore ; il attendait d’avoir augmenté sa valeur, c’est-à-dire de passer préfet. D’ailleurs Berthe, qui est ordinairement jolie, était ce jour-là parfaitement bien : blonde, assez grande, elle avait cet éclat de carnation qui sauve, chez les filles de sa race, quelques erreurs de construction. L’enveloppe, chez elle, valait mieux que la charpente, et c’est tout ce que demandent la plupart des hommes. Il y avait, dans son apparence, des promesses de volupté qui n’étaient point mensongères, et ce goût de plaire au maître, de le servir, qu’elle tient de son sang oriental. M. de Fresquienne-Austreberte n’eut point à s’efforcer pour lui faire croire qu’il la jugeait charmante, et Berthe, de son côté, entreprit sa conquête. Elle ignorait avoir affaire à un homme redoutable qui ne se laissait séduire que s’il le voulait bien ; mais cela n’en valut que mieux.
Pour Baër, à l’inverse, il ne sait parler que de ce qui l’intéresse ; et c’est toujours ou de musique, ou des souffrances de ses coreligionnaires de Pologne et de Russie. Alors il est incorrect, mais éloquent et tumultueux. Même en dehors de son art, il se montre sensible et d’une intelligence inculte, mais fort vive. Cette intelligence lui découvre pêle-mêle des points de vue originaux, des idées fortes, avec des choses que tout l’univers connaît depuis le commencement du monde, et qui lui semblent toutes neuves ; il n’a pas de méthode pour aller rapidement à l’inconnu en le dégageant du connu ; toutefois, dans les incroyables détours personnels qu’il est forcé d’accomplir pour parvenir au but, il lui arrive de rencontrer cet inconnu, et de l’exprimer de façon originale. Ce don, chez Baër, lui est commun avec la plupart des vrais artistes. Ce musicien de talent est aussi, comme eux, magnifiquement sensuel. Mais n’ayant point appris à exprimer cette sensualité avec un minimum de décence mondaine, n’en ayant pas eu le temps, il demeure assez délicat, le sachant, pour se taire. Cette fois il voyait bien Berthe, elle n’était séparée de lui que d’une largeur l’assiette ; il la trouvait parfaitement belle, il la dévorait du regard, mais en silence, appartenant à la déplorable catégorie des mâles qui ne savent rien dire aux femmes, sinon : « Je te veux ! » en ajoutant sérieusement : « Tu verras ce que je ferai pour toi ! » — et sans savoir qu’ainsi ils n’ont pas assez l’air de se sortir d’eux-mêmes pour se rendre agréables, surtout en présence d’autres humains qui les écoutent : car il arrive que, dans le tête-à-tête, ils retrouvent quelque avantage.
Baër se contenta de se renfermer dans un silence plein de jalousie boudeuse à l’égard de M. Fresquienne-Austreberte. Celui-ci lui adressa quelques mots d’une courtoisie flatteuse et méditée : il ne répondit point.