Cela ne faisait pas le jeu de M. Fauli. Il mit donc la conversation, à l’heure où elle pouvait devenir générale, sur l’antisémitisme, comptant que Baër allait rebondir sur cette question, et que l’autre voisin de Berthe, obligé de prendre part au débat, abandonnerait ses entretiens un peu trop particuliers avec elle. D’ailleurs c’est un fait assez remarquable, alors qu’entre eux ils parlent fort rarement des problèmes généraux qui les concernent, que les juifs ne se peuvent empêcher de les aborder aussitôt qu’ils se trouvent en présence de chrétiens. Il y a peut-être là du courage, il y a aussi le besoin ingénu de demander : « Mais qu’est-ce que nous avons fait, qu’est-ce que vous nous reprochez ? » M. de Fresquienne-Austreberte s’attendait donc à l’événement. Il avait sa réponse toute prête, et comme dictée : ce n’était point la première fois qu’il la récitait. Il n’était pas fâché, au surplus, de faire sa profession de foi devant Berthe qui bientôt, il le savait, ne serait plus madame Wilden.

— L’antisémitisme en France, dit-il, bien qu’on veuille en sa faveur ressusciter de vieux préjugés, n’est qu’en apparence une guerre de race. C’est une affaire sociale, et d’un caractère bien superficiel ! La vérité est qu’on en veut aux juifs du rôle qu’ils jouent dans la vie politique depuis l’institution du régime actuel. Tant qu’ils n’ont fait que donner l’exemple de la fortune, on les a laissés bien tranquilles : mais nous sommes un peuple qui a toujours recherché les places, et depuis quarante ans les juifs y sont entrés — jusque dans l’armée elle-même que nous considérions comme une chasse réservée. C’est cela qui exaspère les Français. Si les réactionnaires — et le mouvement antisémite est un mouvement réactionnaire — étaient moins bêtes, ils se rendraient compte que cette nouveauté qui les irrite est de leur faute. Après la chute de l’Ordre Moral, eux et ce qu’on est convenu d’appeler les cléricaux ont boudé le gouvernement républicain ; ils se sont toujours efforcés soit de le détruire, soit de le trahir. Où diable voulez-vous qu’alors ce gouvernement allât chercher ses fonctionnaires, sinon parmi les juifs et les protestants ! Aujourd’hui, bien que ces réactionnaires n’aient que ce qu’ils méritent, ils ne voudront jamais l’avouer. Le seul résultat de leur campagne est du reste de prêter quelque vigueur aux attaques contre le capitalisme, puisqu’on ne saurait faire de distinction, en bonne logique, entre le capital juif et le capital chrétien : ceux qui n’ont rien, ou peu de choses, ne l’admettront jamais. Si bien que, chez nous, les antisémites n’ont d’importance qu’en tant qu’alliés inconscients du socialisme, dont ils seraient les premières victimes. Par bonheur pour eux le socialisme en France n’existe pas, et n’existera probablement jamais d’une manière sérieuse. Mais voilà pourquoi la position de ces antisémites est ridicule.

Ce petit discours était de nature à flatter à la fois M. Fischer et M. Fauli ; et il fut d’autant mieux accueilli que les non-juifs présents se sentirent satisfaits que son auteur eût su louvoyer entre certains écueils. Mais Baër tout à coup éclata : Ce n’était pas ça, l’antisémitisme ! Il n’existait pas en France chez les chrétiens, ou si peu que cela ne valait pas la peine d’en parler. Il le savait bien, lui qui vivait dans ce pays, heureux, libre, et l’égal de n’importe qui. Il n’y avait d’antisémitisme que l’antisémitisme des juifs ! Des juifs qui ne pensent plus à leurs frères persécutés, qui hochent la tête quand on les adjure de les défendre ou de les secourir, qui songent, égoïstement : « Nous sommes bien, ici, nous ! On nous embête, mais on nous supporte. Même on nous admet. Ne faisons point parler de nous inutilement, c’est le plus sage — et puis, ces gens de là-bas n’ont plus rien de commun avec nous ! » Là-dessus, à part de rares exceptions, déclara Baër, il n’y avait de générosité que chez les Français de race, surtout chez les socialistes, dont M. de Fresquienne-Austreberte venait de soutenir qu’ils n’existent pas.

— C’est justement pour ça qu’ils peuvent s’offrir le luxe d’avoir l’air généreux, répondit le sous-préfet avec un doux cynisme ; ne comptant pas, ils peuvent dire ce qui leur plaît. C’est l’avantage éternel des oppositions…

Cela fit rire : on aime entendre traiter avec légèreté ce que l’on n’est point sans craindre. Toutefois Berthe resta choquée de la sortie du compositeur. Elle aussi n’aimait point qu’on vînt rappeler qu’il y avait des gens de sa race ailleurs qu’en France. Ce malencontreux internationalisme lui paraissait une tare, non point politique — cela lui eût été bien égal ! — mais mondaine, chose plus grave. Elle préférait l’oublier et gardait l’impression de se montrer de la sorte plus uniquement française : parler des juifs des autres pays dans ce pays, c’est en effet rappeler à celui-ci qu’on est juif : et pour quoi faire ?… Dans la soirée le pauvre Baër joua de toute son âme, et fut sublime. Il en eut le sentiment ; cela lui inspira du courage, il souhaita se rapprocher de Berthe. A cette heure, il en eût fait sa maîtresse sur-le-champ, et sa femme dans les trois jours. Comme il arrive, ayant été applaudi, ayant ému, il se croyait maître en toutes choses, capable d’imposer sa volonté ; et sa propre musique, exaspérant ses nerfs, avait exalté ses désirs. Mais Berthe l’évita. Quand les Fischer demandèrent en grâce au musicien de revenir à leur jour, le plus souvent possible, elle ne broncha pas, prit un air incroyablement lointain. Et quand la même invitation fut adressée à M. de Fresquienne-Austreberte, elle lui fit comme un sourire de complicité. C’est que Baër, aimant la volupté, n’avait pas l’art de la solliciter. Son rival avait le mérite de faire croire au plaisir sans même se donner la peine de le promettre. Enfin, de manières et d’origine, malgré tout son mérite, Baër était au-dessous d’elle ; l’autre lui semblait au-dessus : c’est une distinction à laquelle toutes les femmes, dans leur âpre désir de s’élever, et elles ne peuvent s’élever que par l’homme, sont infiniment sensibles.

… M. Abel Lemartrois, l’éminent astronome, avait paru, au cours du dîner, et dans les heures qui suivirent, s’abstenir soigneusement de briller ; et, plus particulièrement, au cours de la discussion sur le rôle d’Israël dans la société française contemporaine, il s’était contenté de prononcer quelques phrases d’une obscurité cimmérienne. D’ailleurs, en dehors de sa science, il n’a guère que les idées les plus simples. Étant sorti vers minuit en même temps que M. de Fresquienne-Austreberte, il prit le coude à son compagnon, dans un mouvement naturel de sympathie et satisfaction, aspira voluptueusement l’air nocturne, et lui dit :

— Ces gens sont charmants. Charmants !… Comment cela se fait-il que cela paraisse si bon de se retrouver entre soi ?

M. de Fresquienne-Austreberte a pour principe de ne jamais dire de mal de personne, à moins d’utilité pour lui personnelle et directe. Il répondit seulement, comme s’il continuait de suivre sa pensée :

— … Voyez-vous, je leur ai dit tout à l’heure qu’il n’y avait pas de question de race entre eux et nous : il y en a une, j’ai un peu arrangé les choses. Et ça ne finira… Écoutez bien, ça ne finira que le jour où il y aura deux cent mille Chinois en France. Il naît dans ce pays si peu de monde que ce jour-là est peut-être plus proche qu’on ne croit ; et alors juifs et Français se réconcilieront sur le dos des nouveaux venus, comme en Amérique. La voilà, la solution de la question juive, la voilà : c’est la seule !