Berthe Fauli était pareille à la plupart des femmes : elle avait beaucoup d’ordre dans ses armoires, presque autant dans son esprit, qui était toujours lucide, et classait les choses, les gens, les devoirs et les droits par catégories, mais aucun dans ses papiers. Et ceci amena, comme on va le voir, un événement assez dramatique, car personne jamais ne s’inquiète de ce qu’il y a dans les armoires d’une femme ou dans son esprit. Pourvu qu’elle soit habillée de façon distinguée, et parle de façon qu’elle n’ennuie pas, tout est dit, on ne lui en demande pas davantage ; tandis que si, par hasard, il lui échoit des affaires sérieuses et surtout des papiers concernant ces affaires, tous les hommes veulent s’en occuper, sous prétexte qu’elle n’y entend rien.

Voilà pourquoi M. Fauli demanda un jour à Berthe où en était l’instance en divorce Fauli contre Wildenberg. Il voyait fréquemment l’avocat ; c’était lui, en somme, qui menait la procédure ; mais il voulait savoir ce que sa fille en connaissait. Berthe avait, sur la manière de constituer un dossier, des idées très simples : elle mettait toutes les communications de l’avocat et de l’avoué avec ses autres lettres, dans un buvard en maroquin, et le buvard dans le tiroir d’un chiffonnier. Ce tiroir fermant à clef, comme elle gardait la clef sur elle, il lui semblait avoir fait tout ce qu’exigent la prudence la plus raffinée, la méthode la plus exacte. Sans penser plus loin, elle ouvrit donc devant son père le tiroir d’abord, le buvard ensuite.

Il y avait des notes de couturière, puis la copie de la requête en divorce, puis encore des factures de couturière, puis une lettre de Jacques : « Mon petit ami… » Et M. Fauli regardait par-dessus son épaule ! C’est une chose admirable que le sang-froid des femmes dans tous les événements où leur cœur et les intérêts de leur vie amoureuse sont engagés ; leur présence d’esprit et leur intrépidité sont en raison inverse de leur maladresse habituelle devant un danger physique, une voiture qui les frôle ou la menace d’un coup. Les lèvres de Berthe devinrent toutes blanches, elle eut subitement dans la bouche l’impression d’une insupportable amertume : la peur, la vraie peur, a un goût amer ; ce n’est pas une imagination ! Pourtant, elle n’eut pas un geste qui la pût trahir. Elle ferma le buvard, le remit dans le tiroir, dont elle tourna la clef, et dit tranquillement :

— Le reste est chez l’avocat. J’irai le chercher.

Le vieux Fauli demeura magnifiquement impassible et digne de sa fille. Tout debout, mais avec ses yeux de vieillard qui distinguaient bien mieux l’écriture de loin que de près, avait-il vu, et qu’avait-il vu ? Berthe n’en put rien savoir. Il répondit seulement :

— Ne te presse pas, petite !

Et il attendit quelques jours pour lui dire :

— Je crois que c’est le moment de passer chez maître Roux. Il t’attend ce matin et il a quelque chose à te dire.

Berthe n’allait jamais chez Me Silvain Roux, l’avocat qui lui avait été désigné par son père, sans une secrète inquiétude. Par une opposition qui n’étonnera que les esprits superficiels, car les causes en sont assez faciles à saisir, tandis que Jacques Wilden, complètement libéré de toute croyance religieuse, s’était adressé à un avocat de sa race, Me Silversmith, un raisonnement tout contraire de M. Fauli l’avait conduit à remettre cette affaire, comme il faisait du reste de son contentieux, entre les mains d’un avocat de souche chrétienne, issu d’une vieille famille de magistrats. Tous deux étaient restés parfaitement conséquents avec eux-mêmes, ils avaient chacun les meilleurs motifs à donner de leur décision. Jacques vivait dans un milieu où, en apparence, les préjugés de race ont disparu. Il n’y avait dans sa manière de vivre, dans sa façon de concevoir ses devoirs et ses droits sociaux, enfin dans tout ce qu’on est convenu d’appeler la moralité, aucune différence entre lui et ceux qu’il rencontrait dans les affaires, au cercle, et à dîner dans les maisons où il fréquente. Il n’y voyait que des gens qui pensaient ne croire à rien. Mais il sentait vaguement qu’entre lui et un homme de sa race devait malgré tout subsister un lien de plus, et, puisque, dans son divorce, il y avait une combinaison, que le génie de cette combinaison serait mieux saisi par Silversmith que par tout autre.

Il n’en était pas de même de M. Fauli, qui prétend avoir des vues plus profondes. Son principe est de ne se servir des gens de sa race que lorsque cela devient véritablement indispensable, et dans les affaires, où ils sont supérieurs et associés par un intérêt commun ; mais pour tout le reste, et surtout en matière confidentielle, il est préférable, au contraire, de ne s’adresser qu’à des personnes qu’on a des chances de ne pas rencontrer trop souvent. De plus, on les intéresse de la sorte à sa propre fortune, on crée des liens nombreux et solides, on se rend utile, on se les attache ; et Fauli savait bien qu’il leur montrait ainsi ses vertus, qui étaient réelles : sa probité rigoureuse, son intelligence droite, la confiance qu’on pouvait avoir dans sa parole une fois donnée, et sa générosité. Voilà pourquoi il avait choisi Me Silvain Roux, non pas un autre.