Il avait eu un autre motif encore de l’adopter pour son avocat ordinaire : c’est que Me Roux ne s’était fait inscrire qu’assez tard à Paris, après avoir d’abord plaidé dans une grande ville de l’Est où les usages du barreau sont restés d’une excessive austérité — de la sorte rien dans ses mœurs professionnelles ne s’était relâché. Il avait encore cet étonnant préjugé qu’une affaire ne se doit plaider que s’il y a vraiment des chances de la gagner, tandis qu’à Paris, ville où l’on ne garde plus guère, en toutes choses, que le sens du plaisir, on pardonne presque tout, depuis longtemps déjà, à un défenseur qui sait amuser, même en perdant sa cause ; et il n’en conserve pas moins l’oreille du tribunal. N’est-ce pas l’essentiel ? Mais dans l’espèce, pour parler comme ces gens de loi, le choix de Me Roux avait eu pour Berthe un inconvénient que M. Fauli, depuis ces derniers jours, commençait à soupçonner : c’est qu’elle ne pouvait avouer à cet avocat que son intention, en demandant le divorce contre son mari, était d’obtenir cent soixante-dix mille francs de son père et de se remarier ensuite avec le même prétendu débauché dont elle déclarait ne point pouvoir supporter l’inconduite.
Me Silvain Roux avait déjà, en effet, quelque répugnance à se charger d’une cause où il s’agissait d’obtenir la dissolution d’un mariage, non point pour les raisons alléguées devant le tribunal et qui étaient celles qu’admet la loi, conservatrice plus ou moins intelligente d’une certaine sorte de morale sexuelle, mais tout simplement parce que M. Fauli craignait que son gendre ne commît de nouvelles sottises commerciales. Cela lui paraissait déjà un peu violent ; et s’il avait su qu’il allait aider non pas M. Fauli, son véritable client, à se débarrasser de son gendre, mais M. Jacques Wilden, son adversaire, à rouler M. Fauli, il aurait refusé net. C’est pourquoi Berthe, devant Me Roux, craignait toujours que son secret ne lui échappât. Elle arriva donc chez lui avec la petite inquiétude qui lui était habituelle.
— Madame, dit l’avocat, assez gravement, je vous ai priée de venir parce qu’il vient de se découvrir un fait douloureux pour vous, mais de nature à augmenter les chances que vous avez d’obtenir gain de cause devant la justice. Il faut que je vous le répète, après monsieur Aubriot, le magistrat chargé des préliminaires de conciliation : vous avez joué, votre mari et vous, un jeu assez dangereux. Vous pensiez ne tromper que le tribunal : on va bien souvent plus loin qu’on ne croit ; il y a toujours du péril à feindre, dans des matières qui ne supportent que la vérité… Connaissez-vous la personne avec qui monsieur Wilden a entretenu des relations ?
— J’ai vu son nom, je crois : Madeleine Mercier, une fille quelconque. Vous savez bien que ceci n’a aucune importance.
— Mademoiselle Madeleine Mercier est ici, madame. Elle attend à côté. Voulez-vous la voir ?
Il paraissait, il avait toujours paru à Berthe Fauli qu’un abîme la séparerait éternellement de cette personne sans préjugés, prise au hasard, lui avait-on dit, pour jouer un rôle dans la comédie juridique où elle s’était engagée gaiement, peut-être inconsidérément, et parce que rien dans la vie ne lui avait jamais paru sérieux, excepté son amour. Elle fut choquée.
— Moi ? dit-elle. Vraiment, monsieur…
— Il faut qu’elle vous parle, continua l’avocat. Il y a des choses que vous ne savez pas.
… Une femme entra, dont Berthe ne vit d’abord que les yeux bruns, tendres, timides, humides, brûlants, ces yeux de flamme et d’incorruptible candeur que gardent les femmes chez qui le besoin d’aimer anéantit presque l’intelligence. Ils avaient quelque chose de si éloquent, de si fort, de si déchiré, qu’il fallait un instant pour s’en détourner et distinguer le reste : la bouche un peu large, le nez bien droit, triste et voluptueux, qui partageait deux joues trop maigres, et sur les cheveux couleur d’acajou, lourds, somptueux, pareils à un incendie qui s’éteint, un de ces chapeaux un peu maladroits, mais encore charmants, comme en savent seules faire les Parisiennes pauvres qui, ayant eu du moins le bonheur de n’être pas bien nées, savent se servir de leurs doigts. Et le reste était tout ordinaire et modeste, sauf pour une fourrure qu’on avait mise malgré la saison qui s’avançait, parce que c’était ce qu’on avait de plus beau, pour se faire honneur.
Berthe la regardait avec le pressentiment d’une méprise, et peut-être déjà d’une perfidie ; mais elle n’en éprouvait encore que de l’énervement. Elle n’aurait pas voulu que cette femme fût là, et fût ce qu’elle était, voilà tout. Madeleine Mercier, qui s’était assise près de l’avocat, comme pour se mettre à l’abri, dit peureusement :