— Madame, je vous demande pardon. Ah ! comme je vous demande pardon ! Mais je ne savais pas que monsieur Wilden fût marié.

— Je le suppose, fit Berthe sèchement. Il n’avait pas à vous raconter son histoire.

— Non, madame, répondit Madeleine. Il m’en avait raconté une autre. C’était il y a longtemps, quand il venait tous les jours chez Primrose, la maison de copies à la machine à écrire, où je travaillais, et il m’attendait le soir… quelquefois aussi à midi, pour déjeuner.

— Il y a longtemps ? interrogea Berthe effrayée. Qu’est-ce que vous appelez longtemps ?

— Il y aura six mois, le 27 mai !

Les femmes savent toujours ces dates-là ! La copiste avait répondu passionnément, parce que ça lui rappelait des choses, et encore des choses, une infinité de souvenirs délicieux ou amers. Six mois ! Et Berthe et Jacques étaient encore mariés, six mois auparavant ! Ainsi son mari avait eu un caprice, plus qu’un caprice, presque une liaison ! Mais alors, s’il avait aimé cette fille, pourquoi l’avoir sacrifiée, pourquoi s’être amusé à livrer son nom aux gens de justice ? Berthe devina la décision légère d’un homme qui avait voulu se débarrasser d’une chaîne, sans s’arrêter à la cruauté du moyen, ou plutôt parce que cette cruauté lui avait paru plaisante. Ah ! s’il avait eu vraiment, à côté de son foyer, un autre foyer, une seconde épouse, elle en eût souffert, et pourtant un instinct de résignation, issu d’une obéissance passive à des traditions antiques, le lui eût peut-être fait pardonner. Mais ça ! Cette méchanceté d’inconscient et de débile, et ce mensonge qu’il avait fait ! Berthe cria :

— Il m’avait dit qu’on vous avait payée, pour… pour la chose ?…

— Moi, madame, dit l’amoureuse, moi, payée ? Oh ! Je l’ai aimé, voilà tout. Payée ! Pas même une paire de gants.

Elle fondit en larmes. Alors Berthe se mit à pleurer aussi. Et elles furent toutes deux, un instant, comme Lia et Rachel, pour avoir aimé le même homme.