Subitement, au plus profond de la pensée de Berthe, germa un soupçon atroce, poignant, dont elle frissonna. Cette fille était jolie, elle était plus jeune qu’elle, et voluptueuse, faite pour l’amour. Jacques prétendait l’avoir sacrifiée, insouciamment, pour se débarrasser d’une liaison qui commençait à l’importuner. Voilà ce qui apparaissait, pour le moment. Il avait agi avec sa légèreté habituelle, son mépris coutumier de tout ce qui le gênait, des lois, de la morale. Mais d’abord il l’avait trompée, elle, Berthe. Six mois, il y avait six mois que cette liaison durait ! Elle avait débuté alors que Berthe se sentait encore en plein bonheur, se croyant uniquement aimée. Et n’y avait-il pas, ne pouvait-il y avoir, quelque chose de plus redoutable. Est-ce que c’était fini, réellement fini, entre cette fille et Jacques ! Est-ce que ça n’avait pas continué ?… Non, non, ce n’était pas possible ! Elle voulut savoir, à tout prix :

— Il vous avait dit, au moins, il vous avait dit qu’il se servirait de vos lettres ?

— Non, madame, il ne m’a jamais prévenue. Je n’ai su qu’après, par l’avocat, qui avait été averti, je ne sais comment…

Berthe, sourdement, soupçonna son père. Madeleine Mercier continua :

— Alors, je lui ai fait des reproches. Ça me faisait tant de mal, ça me paraissait si vilain, qu’il ait fait lire comme ça devant le monde, et par des avocats, par des juges, des choses qui étaient pour lui seul. Mais il a ri. Il a dit : « Puisque c’est pour un divorce ! Nous serons — je vous demande pardon, madame ! — nous serons bien plus tranquilles après. » Mais l’avocat m’a donné à penser qu’il y avait peut-être des combinaisons pas bien droites, pas ordinaires, dans ce divorce, que peut-être vous étiez restés bien ensemble, et que vous n’aviez l’air brouillés que pour les juges. Ça m’a fâchée ! Ah ! ça m’a fâchée ! Et quand on m’a dit alors : « Voulez-vous voir cette dame, et lui raconter ? » j’ai accepté. Je voulais vous dire : « Vous croyez qu’il se moque de moi, il se moque de vous. » Seulement, madame, ce n’est pas la même chose quand on voit les personnes… C’est un homme qui a du goût pour les femmes, voilà tout.

Berthe admira intérieurement comme elle connaissait Jacques : un homme qui avait « du goût » pour les femmes, et qui ne les aimait pas vraiment. Mais sa jalousie s’en accrut.

— Alors, poursuivit Madeleine Mercier, je comprends maintenant qu’il se moque de nous deux. Il se moque de tout. Il ne sera jamais fidèle, ce n’est pas dans sa nature.

Berthe crut sentir tomber sa colère contre la complice. De quoi était-elle responsable ? Cette fille venait de le dire, avec son bon sens de petite Française : Jacques ne serait jamais fidèle à aucune femme. Il était trop cynique, trop superficiel, trop porté au plaisir, et faible, et sans frein. Si ce n’avait été celle-là, c’eût été une autre. Mais lui ! Une nausée lui monta aux lèvres.

— Revenez me voir, dit-elle à Madeleine Mercier. Après-demain. Voici mon adresse : c’est chez mon père. Je crois que j’aurai quelque chose à vous dire.