Elle avait pensé : « Je confesserai Jacques, je le forcerai à tout avouer. Et puis je lui dirai que c’est fini entre nous, sérieusement ; — je serai très calme ; — et qu’il peut faire ce qu’il voudra. S’il veut garder cette fille ! Après tout, on ne peut épouser sa complice : et d’ailleurs, celle-là n’est pas une femme qu’il puisse épouser. »
Berthe ne se doutait pas que dans ce dernier mot brûlait encore sa jalousie, par conséquent son amour. Elle devait revoir Jacques le lendemain, elle le revit. Il arriva au rendez-vous charmant, gai, « en dehors », à son habitude. Et comme il allait l’embrasser à travers sa voilette :
— Si nous parlions un peu de mademoiselle Mercier, dit-elle froidement.
— Madeleine ?… fit Jacques.
Rien ne blesse davantage un homme que de prononcer devant lui le nom d’une femme au moment où il se trouve devant une autre, et qu’il désire. Or, à cette heure, Jacques désirait très sincèrement Berthe. Plus tard, un autre jour, il désirerait aussi sincèrement Madeleine. Mais pas aujourd’hui : il était trop inconscient pour être perfide à ses propres yeux.
— Je sais tout, dit Berthe. Je sais tout, tout, tout ! J’ai vu mon avocat, j’ai vu cette femme. Et vous la voyez toujours. A qui mentez-vous ? Qui trompez-vous ? C’est moi, moi, pas elle, puisque je dois redevenir votre femme légitime. Et vous vouliez la garder comme maîtresse, vous l’avez gardée comme maîtresse. Vous ne l’avez même pas préparée à une rupture possible !
— Pourquoi faire ? demanda Jacques, naïvement.
Il avait dans l’esprit que la « rupture », c’est du romantisme. Quand on veut se séparer, on ne se voit plus, tout simplement. Et quand il s’agit d’une femme telle que Madeleine Mercier, on est « gentil ». Il comptait bien être gentil, aussitôt que le père Fauli aurait fini d’arranger les choses : c’était même pour ça que jusqu’à présent il ne l’avait pas quittée, étant encore « gêné ». Après elle, mon Dieu… tous les hommes ont leurs fantaisies. Mais Berthe, comme femme légitime, pour beaucoup de raisons qui n’étaient pas toutes d’ordre matériel, lui convenait. Jacques ne dit pas tout cela ; la première partie seulement. Il avait jeté sa cigarette, mais le mince tube de papier continua de brûler dans une soucoupe de porcelaine ; l’odeur du tabac d’Orient montait avec la fumée, comme un parfum qui brûle dans une cassolette. Et il se pencha pour embrasser Berthe dans le cou, à une place qu’il connaissait bien, qu’il aimait… Elle bondit loin de ses bras.
— Alors, alors, tu ne l’as pas prévenue, tu l’as gardée. Tu attends… tu attends d’en trouver une autre, n’est-ce pas, en plus de moi ! Lâche, lâche ! Tu es le plus lâche, le plus indigne des hommes. Un enfant ! Un enfant qui ment pour ne pas faire ses devoirs. Et ici, n’est-ce pas, ici tu as continué de la recevoir, dans la même chambre, dans les mêmes draps ? Ah ! tu me dégoûtes, tu me dégoûtes ! Va-t’en !
Jacques ne bougea pas. Il était décontenancé, profondément ennuyé, parce qu’il n’aimait pas les scènes. Il se trouvait ridicule, étant « pincé », il était déçu dans l’espoir qu’il attendait de la minute présente. Mais il ne sentait rien de la légitimité de ces reproches. Un enfant, comme avait dit Berthe, et qui se demande impatiemment : « Quand est-ce que ce sera fini ? » Nul remords.