— C’est vrai, dit Berthe, tu es chez toi. Adieu !

Elle partit, sans un mot de plus. Sa décision était prise. Demain, elle dirait à cette Madeleine Mercier : « Il vous plaît ? Eh bien, gardez-le ! » Et elle, Berthe, referait sa vie. Il y avait Baër, si elle en voulait. Il y avait l’autre, s’il voulait d’elle. Mais Jacques ! Non, non, plus jamais !


Le lendemain Madeleine Mercier sonnait chez M. Fauli, à l’heure dite. Spectacle dramatique et neuf éternellement que celui de deux femmes qui se regardent avant de s’affronter. Berthe portait une robe d’intérieur, mais l’orient d’un collier de perles éclairait sa chair lumineuse, au-dessus d’un corsage échancré assez bas. Mademoiselle Mercier apparaissait plus frêle, mais plus jeune. Aussi jolie, plus jolie ? Berthe éluda cette question. Et le chapeau n’était pas mal, après tout : seulement, comme il était peu fait pour le reste de cette médiocre toilette, pour cette blouse à vingt-neuf francs, qui ne s’accordait même pas avec la jupe. Et ce chapeau même était fixé par ces épingles de pacotille que certains restaurants de Montmartre donnaient alors gratuitement aux soupeuses : sans doute le souvenir d’une soirée passée avec Jacques. Toutes deux se jugèrent d’un coup d’œil, l’une avec orgueil, l’autre avec une âpre inquiétude. Berthe était comme née dans ce qu’elle portait ; — sa rivale, en voie d’apprendre une élégance qui lui demeurait encore étrangère, le sentit amèrement. Pourtant elle dit avec simplicité :

— Vous m’aviez demandé de venir, madame…

— Pauvre petite ! fit Berthe.

Cela ne voulait rien dire, cela ne signifiait rien. Et voici que le cœur de la dactylographe fut à l’instant gonflé d’un sentiment éperdu d’espoir et de reconnaissance ! C’était le ton, sans doute : les femmes peuvent mettre tant de choses dans des paroles qui n’ont aucun sens précis. Mais il y avait autre chose encore : cette dame, une femme mariée, la femme légitime de Jacques, à qui elle avait pris son mari, en deux rencontres n’avait pas encore proféré une parole violente. Elle, Madeleine, savait bien qu’elle aurait injurié d’abord, à sa place, beaucoup crié, quitte à pleurer ensuite de compassion si la grâce était descendue. Cette victoire de volonté, de raisonnement, de raffinement vers la compréhension et la pitié, l’étonnait en l’attendrissant. Pour exprimer toutes ces nuances, elle n’avait pas de mots, et, en ayant cherché, trouva seulement, abaissée au-dessous d’elle-même :

— Oh ! oui, oui. Je sais bien que je n’ai pas votre éducation…

Ce fut pour Berthe un instant d’ivresse sauvage. Jacques venait, dans son esprit, de descendre au niveau de celle qui le réclamait. Cette petite fille de rien lui avait suffi ! Il avait pu vivre avec elle. Eh bien, il pouvait la garder ! Ah ! comme la résignation allait lui être facile !

— Pauvre petite ! répéta-t-elle plus sincèrement, pauvre petite !