Le divorce fut prononcé au profit de Berthe Fauli, épouse Wildenberg, sans que son mari opposât d’autre défense que celle qu’exigeaient la procédure et le respect des formes légales nécessaires. L’avocat même de Jacques Wilden prit soin, dans sa courte plaidoirie, de rendre hommage aux vertus domestiques et à la pureté de mœurs de madame Wilden au cours du mariage, à la correction de son attitude depuis la rupture ; et cela, en vérité, était imposé par les circonstances de la cause. M. Jacques Wilden, puisqu’il comptait convoler en secondes noces avec la même Berthe Fauli, ne pouvait l’épouser qu’irréprochable ; et comme Berthe l’aimait toujours, pensait-il, comme elle le lui avait prouvé depuis la découverte des petites légèretés qu’il avait commises, peu lui importait qu’on mît, au contraire, quelque rigueur dans les appréciations portées contre lui devant le tribunal. Il fut cependant assez surpris par leur sévérité. Qu’on l’accusât d’avoir trompé sa femme, la chose était d’avance convenue ; s’il ne l’eût trompée, il n’y aurait pas eu de divorce ; mais on s’attacha à démontrer bien clairement qu’il manquait à un degré tout à fait exceptionnel, inusité, en vérité inquiétant, de délicatesse morale et de toutes les qualités de fonds qui rendent un homme digne de la confiance d’une femme.
« Voilà qui est de trop, songeait-il. Ce sont des impertinences ! Cet avocat vraiment n’avait pas besoin de tout cela pour enlever une affaire qu’on ne lui dispute point ; il oublie les règles du jeu. C’est un tour du père Fauli, j’en suis bien sûr. Mais qu’est-ce qu’il y gagne ? Berthe n’assistait pas à l’audience ! »
Berthe n’assistait pas à l’audience, il est vrai, et Jacques ne se trompait pas en supposant que M. Fauli avait fourni à l’avocat la plupart des traits dont celui-ci avait percé son adversaire. Mais il ignorait que ces imputations amères et justes, auxquelles la solennité d’un discours suivi n’avait prêté qu’une couleur à la fois naïve et pompeuse, sa femme les avait entendu répéter bien des fois avec une douceur pénétrante, une modération perfide, au cours de ses conversations avec son défenseur, et qu’elle en savait à cette heure bien plus encore que l’avocat. Jacques ne lui était pas encore indifférent, elle s’en était rendu compte ; cependant, si elle lui demeurait encore attachée, ce n’était que par une sorte de perversité, ou si l’on veut, pour ne point lâcher de si grands mots, d’amusement sensuel, et aussi par un reste d’habitude : elle ne l’admirait plus, elle se sentait de jour en jour plus persuadée, parce qu’elle en avait conscience elle-même, et qu’on ne cessait de le lui répéter, qu’elle lui était supérieure. Il n’avait ni sa fermeté d’esprit, ni son inébranlable solidité de jugement, ni cette espèce de propreté morale à quoi les femmes tiennent comme à la propreté parfumée de leur linge ou de leur lit ; mais elles peuvent, en voyage, et pour jouir d’un beau paysage, coucher dans des draps d’hôtel, ne pas s’en plaindre, y éprouver même une sorte de plaisir, en songeant qu’elles ont mieux. Berthe éprouvait maintenant, à l’égard de son mari, cette sorte de sympathie indulgente et délibérée ; elle savourait l’orgueil d’être tout à fait sûre qu’il ne la valait pas, et elle le prenait, au lieu de se donner. C’était une grande volupté parmi beaucoup d’autres, telles que le secret des rencontres, la précipitation des confidences quand on ne s’était pas vu depuis quelques jours, la complicité d’un projet qui ne pouvait s’avouer, et celle enfin dont il est décent de ne rien dire, — mais aussi la plus dangereuse ! Certains moralistes prétendent qu’elle est contraire au vœu de la nature ; il est en tout cas certain qu’elle est un défi aux traditions, et c’est presque la même chose.
Berthe déjeunait chaque jour avec son père ; mais, le lendemain du divorce, elle vit, en pénétrant dans la salle à manger, que les choses avaient un air de fête. Il avait semblé au vieux Fauli que sa fille, désormais, lui était toute reconquise ; il la sentait davantage à lui. Il se pencha derrière elle pour l’embrasser.
— Ma petite Simcha ! répéta-t-il.
Ce nom secret s’harmonisait avec les choses : avec l’odeur légère de la carpe cuite à la juive, merveille gastronomique importée des profondeurs de la Russie jusqu’en Alsace, et dont la tradition à Paris s’est encore maintenue dans quelques familles ; avec les hachis de mouton entourés de fritures délicates que d’autres exilés, chassés d’Espagne jusqu’en Orient, ont sans doute empruntés à la cuisine turque ; avec les würst, soigneusement composés de la chair des bœufs abattus selon les rites ; et de la cuisine Berthe sentait venir le parfum des kougel. Elle distingua la forme spéciale des raviers destinés à contenir le beurre : car ce serait une abomination sans exemple qu’un vase ayant contenu du beurre servît ensuite à un autre aliment, et seuls les infidèles osent mélanger le beurre avec la viande rôtie. Ces antiques prescriptions devenues inexplicables, le vieux Fauli continuait de les respecter, et c’était pourtant un des amers regrets de sa vie de se trouver toujours, malgré tous ses efforts, en état de péché, en état d’impureté : il y a tant de devoirs qui sont devenus incompatibles avec la vie en Occident ! Comment concilier avec les prescriptions de la loi les obligations des affaires, qui vous imposent trop souvent la nécessité de se nourrir, au restaurant, de mets impurs dans des vases ayant servi à des infidèles ? Fauli péchait en soupirant ; mais il n’aimait pas qu’on fît allusion à ces manquements, qu’il essayait de réparer par des aumônes et des cérémonies expiatoires. Bien des exigences rituelles d’ailleurs paraissaient dures à ses goûts ; il avait toujours souhaité connaître, comme les autres Alsaciens, la saveur de la crème mélangée au café noir à la fin du déjeuner ; mais les injonctions traditionnelles sont rigoureuses : ce n’est que six heures après le principal repas que le lait peut être uni à un autre aliment. Fauli s’était résigné ; il ne prenait pas de crème avec son café ; de même que, le samedi, il attendait, pour fumer, comme avaient fait son père, son grand-père et tous ses ancêtres depuis deux siècles, qu’au ciel apparussent les trois premières étoiles.
Mais Fauli, cette fois, s’était trompé. Il espérait que Berthe, après avoir ri de ces minuties pieuses vers sa quinzième année, à cet âge où, parce qu’on commence à juger, on juge avec injustice, allait se retrouver attachée par mille liens, mille souvenirs, à une infinité d’êtres vivants ou disparus : tout ce qu’on nomme « les siens ». Depuis ces quelques jours, depuis qu’elle traversait une crise si grave de son existence, n’éprouvait-elle pas une joie pacifiée à se réfugier dans son enfance, à se rappeler les jours où, toute petite, lors de la fête qui commémorait le passage du désert dans la terre de Chanaan, elle édifiait sur le balcon un abri de feuillage ! Et le repas sacré où l’on prépare, pour le prophète Élisée, sa chaise, son couvert et son verre bien rempli, laissant la porte ouverte afin qu’il puisse entrer ! Car le prophète Élisée n’est pas mort : il a été enlevé vivant au ciel ; rien n’empêche, par conséquent, qu’il revienne quand il le veut sur la terre, avec sa forme humaine, sa science, et sa bonté.
Il n’en fut rien. A cette heure, après ces secousses, Berthe se sentait détachée de sa jeunesse autant que de son mariage. Elle était une autre, une autre ! Et libre enfin, absolument libre, indépendante ! La légende d’Élisée ? Eh bien, c’était une très belle légende, mais si lointaine, si lointaine ! Agréable, touchante, et indifférente. Un motif à émotion esthétique, un sujet pour un tableau, comme les Pèlerins d’Emmaüs ou l’Enlèvement d’Europe. Elle pensait à autre chose. Le déjeuner fini, elle attendit à peine quelques instants pour « revoir » son chapeau devant la glace. Fauli la regarda, de son œil puissant et clair, mais aujourd’hui mélancolique.
— Tu sors aujourd’hui, petite, demanda-t-il. Reviens-tu dîner ?
— Non, père, fit-elle. J’ai des amies à voir, des courses, et puis…