Elle se sentit une petite morsure au cœur parce qu’elle allait être obligée de mentir. Jacques l’avait invitée à dîner, lui aussi, pour célébrer la décision du tribunal.
— C’est bien, ma Simcha, c’est bien, dit Fauli, l’interrompant. Ne rentre pas trop tard ; la femme de chambre t’attendra.
Elle lui fut reconnaissante de sa discrétion, reconnaissante comme s’il avait su. Et peut-être, en effet, savait-il : c’était un homme qui réfléchissait beaucoup, et, dans ses méditations, il approchait souvent de la vérité. Quelque chose lui disait qu’il était battu : mais il ne pouvait encore se douter à quel point.
Divorcés de la veille et craignant les regards publics, Berthe et Jacques allèrent dîner dans une île du Bois de Boulogne ; car le souvenir de leurs lectures enfantines porte la plupart des civilisés à croire que les îles toujours sont désertes. Au penchant d’une route ombragée, où ne passaient que de rares automobiles et des cyclistes qui ne voient jamais rien que leur guidon, un sentier presque invisible descend jusqu’à un embarcadère de poupée, sur la rive d’un lac dessiné par un ingénieur sentimental pour que l’image en soit aimable comme une romance un peu vieillotte. Au son d’une clochette qui tinte pour rire, un nocher très moderne part d’une île mystérieuse, mais éclairée à la lumière électrique, et dont le Robinson a construit un chalet, sans doute pour convertir les cannibales à un autre genre de nourriture. Mais la nuit est magicienne, la nuit avait tout changé, elle avait tout grandi. Quatre pieds d’eau font une onde immense : on ne voit pas ce qu’il y a dessous, et elle reflète le ciel, et elle tremble, et elle vit. Il n’y a rien plus que l’eau qui soit pareil à l’amour : uniforme, diverse, agitée, et, sans jamais un événement, si puissante que les yeux ne peuvent s’en détourner. Plus loin, des canaux séparaient d’autres îles, pleines d’arbres noirs qui parfois semblaient avancer, parfois reculer au hasard des nuages qui voilaient la lune ou la dévoilaient ; et sur la gauche les reflets d’un autre lieu de plaisir multipliés à l’infini dans les vaguelettes, semblaient l’éclat à la fois frémissant et figé d’un feu d’artifice perpétuel. Au clair de lune, dans l’île, sous de grands peupliers, un pensionnat de petites filles dansait ; surveillées par des personnes austères, il le faut croire, bien que laïques, et qui venaient de les faire dîner sur l’herbe, ces vierges pauvres tournaient en rond ; mais un orchestre de tziganes, à quelques pas, destiné à éveiller des sentiments peu chastes, les dispensait de chanter. Leurs yeux brillaient, on sentait dans leurs mouvements puérils de la curiosité, des presciences confuses, et presque du désir.
… Jacques avait retenu un des rares cabinets du premier étage. Des heures coulèrent. Jamais celle qu’il continuait à nommer sa femme ne lui avait paru plus désirable, jamais elle ne semblait s’être donnée plus pleinement. Il ouvrit la fenêtre, et la musique des tziganes se fit tout à coup plus bruyante, pareille à l’irruption d’un vent trop fort. Quand il se retourna, Berthe, devant la glace, remettait son chapeau.
— Tu pars, dit-il, tu pars… Mais nous n’avons encore rien dit de sérieux. Il faut que nous causions, mon enfant. Tu ne veux donc pas savoir quand seront les noces ?
Berthe tourna vers lui des yeux devenus subitement clairs et froids.
— Les noces ? dit-elle. Mon ami, vous n’êtes plus mon mari, vous ne le serez plus. Mais consolez-vous, pensez que vous avez été mon amant. Seulement… c’est une sottise que vous avez faite d’avoir été mon amant, voyez-vous, si vous vouliez me garder : un amant, cela se quitte. Adieu, Jacques !
— Berthe ! cria Jacques Wilden.
— Non, je vous assure, comme amant, vous m’avez trop fait oublier que j’étais une honnête femme pour redevenir mon mari…