30 juin.

Ma chère Jeanne,

Ton écrin est un bijou, ta miniature un petit chef-d’œuvre, et toi, tu es la fine fleur des sœurs aimables.

Je te pardonne d’avoir chaperonné mes piquants : tu ne pouvais pas décemment présenter à Notre-Dame et à son divin Fils un bouquet de houx armé en guerre. Mais qui me dit qu’un beau jour ces malheureuses pointes ne vont pas se décoiffer et reparaître dans tout leur désagrément natif ? Je porte envie à la petite rose symbolique, si modestement blottie dans le coin du tableau : au moins les épines qu’elle a perdues (et je suis sûr que, pour t’humilier dans la circonstance, tu en as recollé quelques-unes qui n’avaient plus le droit d’y être) ne repousseront pas.

Vous faites bien, ma chère Jeanne et ma chère maman, de continuer à prier pour ma conversion. Tout ce que vous m’offrez pour ma fête m’est infiniment précieux : mais rien ne me prouve mieux votre véritable amour que vos prières. Pour elles surtout, merci de tout cœur.

Tu diras à papa qu’en ne lui demandant pas de cadeau, j’ai voulu me punir de mon égoïste empressement d’autrefois à réclamer une chose qui ne m’était pas due. Ce n’est pas que je sois sans désir : j’en ai un très vif, très sérieux, mais que je me réserve de lui exprimer, quand j’aurai conquis mon diplôme. Prie-le d’attendre jusque-là et remercie-le bien pour moi de sa bonté plus que paternelle.

Ce diplôme commence à miroiter de plus en plus près devant nos yeux. Nous travaillons comme des nègres, et le soleil se mettant aussi de la partie, ça chauffe dur. Dans cette manière de fournaise, on accueille avec bonheur toute occasion de se rafraîchir un peu le corps et l’esprit : les Pères nous en ont procuré une charmante, hier dimanche, savoir le dîner des Charges. Voici ce que c’est.

Il faut vous dire que, dans cette vaste et savante organisation du collège, à côté du personnel dirigeant, enseignant et servant, une part d’action est réservée aux élèves. On nous intéresse directement à la bonne marche et à l’honneur de notre classe, de notre division, de toute la maison, par les fonctions variées qu’on nous attribue et dont les titulaires sont généralement très fiers, vu le mérite qu’elles supposent. Car n’y arrive pas qui veut. Les intrigues ne sont pas de mise. Il faut de bonnes notes, l’estime générale et du savoir-faire pour être nommé : il les faut encore pour être maintenu. Et ainsi les charges, récompense du mérite, deviennent un stimulant perpétuel, en même temps qu’elles développent le sens pratique et l’esprit d’initiative.

En tête apparaît, comme l’aurore avant le jour, la gracieuse compagnie des enfants de chœur. Ils sont une cinquantaine, pris dans toutes les classes, depuis les petits naviculaires de dix ou onze ans jusqu’au philosophe barbu qui tient le claquoir de cérémoniaire, en passant par les acolytes, qui accompagnent le prêtre, et par les thuriféraires et les céroféraires, qui portent l’encensoir et la torche à couronne de brillants. Le Père qui les dirige s’entend parfois appeler l’Apôtre des Gentils, parce que le physique de son bataillon sacré, non moins que son ministère à l’autel, rappelle ou doit rappeler les neuf chœurs angéliques ; mais la preuve qu’il n’est pas indispensable d’avoir la figure d’un ange pour en exercer la fonction, c’est que je l’exerce — et je ne suis pas le plus laid de la troupe ! Nous sommes tous beaux avec nos soutanes rouges à longue traîne, nos blanches aubes en dentelle, nos larges ceintures à broderies d’or ou d’argent, et le public pieux qui assiste en foule à nos grands offices ne se lasse pas, dit-on, d’admirer nos figures, j’entends les dessins variés d’après lesquels se font nos graves évolutions. Papa les a vues, au salut de la première communion, et a déclaré que, grâce à la précision des mouvements et à la modestie de notre tenue, ces exercices contribuent singulièrement à la solennité des cérémonies, sans nuire au recueillement général. C’est que les enfants de chœur se sentent à la fois sous le regard de Dieu et de l’assistance.

Une autre partie importante du service de la chapelle revient à une seconde confrérie, qui s’appelle la tribune et comprend les chanteurs de toute voix, ténors et basses, alti et soprani. Ils s’appliquent de leur mieux, les jours solennels, à interpréter les messes en musique et les morceaux à grand effet des maîtres de l’art chrétien. Et c’est justice de dire que cet ensemble de voix jeunes et diversement fraîches, renforcées quelquefois par les tons plus mâles d’artistes étrangers, fait vibrer le cœur d’émotions délicieuses et pures, qui l’élèvent tout naturellement vers le trône où Dieu attend nos hommages.