Dans un ordre de choses moins sublime, les musiciens concourent à rehausser l’agrément de nos fêtes littéraires, dramatiques ou récréatives, et constituent, par ce double emploi, un corps éminemment utile au bien public. Ils ont à leur tête un directeur qui, avec son bâton d’ébène garni d’argent et l’incroyable jeu de son intelligente physionomie, m’a toujours paru l’un des types les plus expressifs de la puissance d’un homme sur ses semblables. Cela vous fait rire ? Venez donc le voir à la grande salle, un jour où il tient au bout de son bâton trente instrumentistes et une quarantaine de chanteurs. C’est un spectacle unique.

Il est là, debout sur son escabeau, d’où son regard domine l’ensemble et pénètre dans tous les coins. Devant lui, sur un pupitre, les partitions. Au début du morceau, le bâton va et vient avec la calme régularité d’un pendule ; la tête suit en dodelinant les oscillations, tandis que la main gauche étendue contient le flot qui voudrait monter. L’andantino se déroule à ravir et finit par se perdre en un point d’orgue, que le bras et le bâton du Père semblent vouloir pousser jusqu’au ciel. Tout à coup bras et bâton s’abattent comme la foudre et fauchent l’air à droite et à gauche, enlevant dans un élan grandiose le chœur et l’orchestre. Tant que dure cette furia, ses yeux lancent des éclairs, tous les muscles de son visage sont en mouvement, toutes les voix et tous les instruments ont passé dans ses nerfs. Et cependant il se possède admirablement. Malheur au distrait qui sort, une seconde seulement, de la mesure ou du ton : l’oreille du maître a saisi la faute, son œil courroucé a jeté une flamme, et si le coupable est à portée du bâton, le châtiment tombe — sans rompre la mesure. Un instant après, d’un chut en sourdine, il calme la tempête sonore ; bâton, tête et physionomie conduisent doucement la symphonie jusqu’au rinforzando final, où l’allure vive reprend, puis s’arrête net sur un coup sec du bâton, qui donne le signal des applaudissements. De ces derniers, une grosse part va au directeur : il le devine et salue en souriant. C’est d’ailleurs l’homme le plus joyeux du collège, toujours de bonne humeur, toujours chantant, toujours « caracolant ». Il est compositeur estimé, sans que son talent fasse le moindre tort à sa modestie. Dernièrement, dans une revue d’art, après un éloge enthousiaste d’une de ses messes en musique, un critique naïf s’écriait : « Et dire qu’un artiste de cette valeur est simple surveillant dans un collège de jésuites ! » Quand le père lut cette phrase, il dit en riant à ceux qui l’entouraient : « Oui, et encore sans traitement ! »

Il paraît qu’autrefois la tribune se complétait par une fanfare, dont les éclats sonores égayaient les fêtes de famille, procession des rois, réjouissances du carnaval, la Sainte-Cécile, les excursions. Mais le baccalauréat, cet ennemi juré des bonnes vieilles traditions, a emporté celle-là comme les autres. La fanfare prenait du temps et n’était d’aucune utilité pour la grande besogne, qui est de développer chez les jeunes gens l’esprit scientifique et positif. La jeunesse, aujourd’hui, doit apprendre à se délasser en changeant de travail : c’est cela seul qui fait des hommes intelligents. Pauvres nous !… Il ne reste, comme souvenir lointain de la fanfare, qu’une douzaine de tapins et de clairons, qui tapent et soufflent consciencieusement, dans les rares occasions où ils paraissent. Ils sont de la fête aujourd’hui et nous régaleront de leurs meilleurs airs.

A propos de musique, Jeanne, tu sauras que, toujours à cause du baccalauréat, j’ai provisoirement remisé mon stradivarius, non sans lui donner une larme poétique. Mais ne crains rien et continue à travailler ton piano : nous reprendrons en vacances les duos qui plaisaient tant jadis à papa et à maman. J’aime dix fois mieux ces petits concerts de famille que de courir les soirées : j’aurai été si longtemps privé de vous !

La suppression des fanfarons n’a heureusement pas entraîné celle des artistes dramatiques. Ils forment une branche secondaire de l’illustre compagnie des académiciens.

Après les enfants de chœur, il n’y a rien de plus respectable que Messieurs de l’Académie. Les uns et les autres sont triés sur le volet et doivent, pour leur entrée, apporter comme quartier de noblesse le diplôme de congréganiste. Les premiers sont la religion, les seconds la science : sur eux comme sur deux colonnes inébranlables repose tout l’édifice de notre éducation. Vous savez d’ailleurs que ce corps savant comprend l’élite intellectuelle des classes supérieures et qu’à certains grands jours elles donnent chacune, devant un auditoire select, un spécimen solennel de leurs travaux. Je les louerais davantage, si mon titre de vice-président de l’Académie de rhétorique ne m’obligeait à quelque réserve.

Voilà donc les trois grandes confréries, chargées des services d’ordre général et supérieur. Après viennent les services d’ordre spécial. Ne parlons pas des petits fonctionnaires de passage qui n’ont pas droit à la chaise curule, je veux dire à une place au banquet des charges. Prenons les gros bonnets.

D’abord, il convient de signaler le type de l’exactitude, l’horloge vivante, l’homme-cloche, le réglementaire. Il est le commencement et la fin de tout ; rien ne bouge sans lui ; quand il commande, tout obéit. Élèves et moineaux le connaissent également. Il sonne les huit : le jeu cesse. Il sonne les trois : les rangs se forment et les pierrots viennent se percher sur les murs des cours abandonnées. Il sonne le coup bref de la fin : le silence se fait, les divisions s’ébranlent pour se rendre où le devoir les appelle, et les pierrots s’emparent du terrain pour picorer les miettes du goûter. N’est-ce pas admirable ?

Chaque étude a ses deux édiles — nom emprunté aux dignitaires romains, chargés de la surveillance des édifices publics. Ils veillent, selon les instructions du P. Surveillant, à l’intégrité et à la bonne tenue du matériel, à l’aération, à l’éclairage, à la distribution réglementaire des articles de bureau, à la décoration des statues, crèches, mois de Marie. Ce sont des personnages considérables et enviés, surtout par les mauvais temps : car, ces jours-là, ils ont toujours quelque honnête prétexte pour passer la récréation au sec ou au chaud dans leur domaine, dont ils ont la clef.

A côté d’eux fonctionnent les bibliothécaires, les facteurs, les portiers, tous hommes de confiance dans leur département respectif. Afin pourtant que la routine n’ait pas le temps de mordre sur leur conscience, on les change tous les trois mois.