Chaque division, partout où elle se transporte en corps, au collège et en promenade, suit docilement ses chefs de rangs, hommes calmes et graves, qui toujours
… marchent à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre facultés.
Elle a, en outre, toute une tribu de questeurs, ainsi dénommés par analogie avec les magistrats romains de ce nom, à qui incombait la perception des deniers publics. Les grands questeurs tiennent boutique ouverte à certaines heures et nous vendent (pour rien, disent-ils) mille objets d’usage courant pour la classe, pour l’étude, pour les jeux, voire même un doigt de choco, une fois par jour. S’ils nous volent de moitié, ils ont pour excuse que tous les profits de la questure sont consacrés, sans y suffire, à nos divertissements. On les croit et on paye, en se donnant pour fiche de consolation de les appeler enfants d’Israël. Ils se vengent en frappant de cinq centimes d’amende tout objet égaré par négligence ou distraction, qu’ils ramassent : c’est le côté moralisateur de leur emploi.
D’autres questeurs font l’office de bras droit auprès du directeur de musique, des professeurs de dessin, des maîtres d’escrime ou de gymnastique. Moi, pour l’instant, ma réputation de joueur m’a fait nommer questeur des jeux, avec mon ami Jean pour collègue. Ce n’est pas une sinécure. Nos occupations sont aussi variées que les jeux eux-mêmes, qui changent sans cesse. Tout veut être préparé de loin, pour qu’un jeu nouveau, dès qu’il est annoncé, puisse être bien lancé du premier coup. Il faut que chaque joueur ait à point nommé son instrument en bon état, avec son nom ou son numéro et un solide crochet pour le retrouver le lendemain. Il faut des balles et des boules, des poteaux et des drapeaux, des lignes et des dessins de couleur sur le sol, que sais-je ? La récréation finie, il faut ranger, vérifier, réparer surtout et songer à la récréation suivante. Comme prix de ses sueurs, outre les petites avanies des inévitables mécontents, on récolte… le plaisir d’être quelque chose, parfois un compliment ou un merci, et, enfin, le dîner des charges.
Donc, au sortir d’un bain délicieux, on s’est rendu dans le grand réfectoire-hangar de notre villa. Sur l’estrade, la table d’honneur était présidée par le R. P. Recteur en personne ; il avait à ses côtés le P. Préfet, les Directeurs des diverses corporations et les Pères Surveillants. Dans le bas nous étions cent cinquante élèves. Du service je dirai seulement qu’il fut de première classe ; hors-d’œuvre, volaille, gâteau fourré, vin fin. Ne demandez pas si nous y fîmes honneur. Mais vous ne verrez certainement de votre vie une réunion d’une gaîté plus franche, plus cordiale et (pourquoi ne l’ajouterais-je pas ?) plus distinguée. Le R. P. Recteur, dans son petit toast, voulut bien nous dire que nous représentions tous les dévouements et tous les talents, le cœur et l’esprit du collège. Si modeste qu’on soit, ces amabilités-là vous font plaisir à entendre… pour les camarades.
On ne tarda pas, du reste, à lui prouver qu’il ne se trompait pas trop sur notre compte. L’un après l’autre, tous les corps de métier, par l’organe d’un ou de plusieurs artistes, vinrent chanter en vers gracieux leur mérite et leur reconnaissance. Les couplets se succédèrent durant une heure, saupoudrés tantôt de sucre et tantôt de sel. Coups d’encensoir délicats, gentils coups de patte, portraits anonymes transparents, boutades et fusées, toutes les formes de la bonne plaisanterie, rien n’y manqua : ce fut un second régal, plus fin que le premier.
Pour finir, la tribune résuma dans un chœur brillant les joies de ce jour et le précieux souvenir qu’il laisserait à tous les cœurs. Le toit ne s’écroula pas sous nos applaudissements, mais il en trembla, et notre enthousiasme eut besoin de toute la bienfaisante fraîcheur du soir pour rentrer peu à peu dans les bornes de la modération.
C’est la dernière fête de ce genre dont nous aurons joui. La fin de l’année approche : j’en suis triste. Pourquoi cette contradiction ? Vous le devinez. Je vous aime bien ; mais j’aime aussi mon collège. On dit qu’un malheur n’arrive jamais seul : pourquoi ne peut-on avoir aussi plusieurs bonheurs à la fois ?
Je vous embrasse tous avec tendresse.