Votre Paul.

44. De Louis.

2 juillet.

Mon cher Paul,

J’ai bien médité le bon avis par lequel tu me mets en garde contre l’emballement et l’exagération. Tu es un homme sage, et je veux me conformer exactement à ta fraternelle direction. Sois remercié et continue à me servir de garde-fou : j’en ai besoin. Mon âme s’épure peu à peu en s’élevant : mais la montée est rude et je sens parfois encore que le précipice n’est pas loin. Je me confesse et je communie.

Il se passe ici des histoires drôles que je vais te raconter. Je n’ai plus les mêmes raisons qu’autrefois de jeter le voile d’un charitable silence sur les méfaits de notre bahut : je n’en suis plus que pour la forme.

Avant-hier, la section des moyens, composée des classes de troisième et de seconde, allait en promenade, sous la conduite d’un maître d’études que sans doute elle n’aimait ou n’estimait pas. Arrivés à mi-côte de la Haute-Butte, que tu connais bien, on fit halte pour se délasser sur la bruyère.

Le maître, assis sur un tronc renversé, regardait tranquillement la ville qui s’étendait à ses pieds, quand tout à coup il se sent frappé dans le creux du dos. Il bondit, se retourne et, cette fois, reçoit sur toute sa devanture une mitraillade de mottes de gazon et de trognons de souche, qui partaient de derrière les buissons. Il veut haranguer ses assaillants invisibles ; mais à peine a-t-il ouvert la bouche qu’il entend une formidable clameur : A mort, le pion ! Et de partout il voit déboucher ses vingt-cinq ou trente garnements, avec des brassées de projectiles, qu’ils font pleuvoir sur lui en hurlant comme des sauvages.

Que vouliez-vous qu’il fît contre tous ?… Qu’il mourût ?

Il préféra épargner un plus grand crime à ces jeunes égarés et, s’armant d’un beau désespoir, il descendit rapidement la côte, trop rapidement même, — car il dut se ramasser, lui et son chapeau, dans un perfide fossé qui coupe le bas de la pente un peu trop brusquement. Vainqueurs dès le premier choc, les féroces gamins dégringolèrent derrière le pauvre homme et lui firent une conduite de Grenoble, en continuant à le bombarder avec tout ce qui leur tombait sous la main, jusqu’à l’entrée de la ville. Là, satisfaits de leur vengeance et calmés par l’humiliation de leur tyran, ils se rangèrent d’eux-mêmes et revinrent au lycée comme une troupe innocente de paisibles agneaux.