Le proviseur, informé de l’aventure, entra dans une violente colère, non pas contre les mutins, mais contre le malheureux pion qui n’avait pas su faire respecter son autorité et qui mettait son supérieur dans le plus cruel des embarras. Car enfin, toute la ville allait le savoir ! Il faudrait punir et, pour pouvoir punir, faire une enquête qui grossirait encore le scandale ! « J’en référerai au ministre, monsieur ; mais je vous engage, de votre côté, à solliciter votre déplacement : vous vous êtes rendu impossible ici. »

Entre élèves, on connaît les meneurs de l’affaire : ce sont deux lurons de seconde, qui, paraît-il, en cas d’interrogatoire, ont leur réponse toute prête. Dernièrement, je ne sais plus à quel propos, leur professeur, qui passe pour avoir des opinions très avancées, leur a déclaré du haut de sa chaire que, dans toute l’histoire sacrée, il ne connaissait que trois personnages intéressants : Satan, Caïn et Judas, tous trois victimes d’une injuste fatalité et d’un despotisme aveugle. Les petits humanistes diront pour leur défense qu’ils se jugeaient victimés par leur despote et qu’ils ont voulu se rendre intéressants en le lapidant. On leur accordera les circonstances atténuantes : ils en seront quittes pour une admonestation paternelle, quelques-uns peut-être pour une privation de sortie. Quant au pion,

Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal,

son compte est clair : il ira se faire oublier dans quelque trou, à l’autre bout de la France.

Au professeur on ne dira rien, parce qu’en histoire les opinions sont libres, — sans compter que l’histoire sacrée, c’est de la simple légende.

On m’a cité une autre déclaration, faite par le professeur de philosophie au cours de morale : « Ah ! mes amis, je ne vous conseille pas de vous livrer au libertinage : tout au contraire ; car il n’est pas moral. Mais il faut avouer qu’au point de vue esthétique le libertinage a des charmes. » Tu vois d’ici le beau sujet de conversation pour les élèves de ce monsieur et l’heureux prétexte que leur fournira, dès la prochaine sortie, le point de vue esthétique. Quelques-uns d’ailleurs, les premiers de classe, trouveront dès dimanche prochain une occasion toute naturelle pour leurs études pratiques sur la matière en question : ils sont invités par la municipalité à la représentation d’une pièce qu’on dit… légère. La forte tête du cours, j’allais dire le coq de ce fumier, qui pose pour n’admettre en fait de religion que l’existence d’un principe créateur, se vante tout haut d’avoir naguère, dans les murs même d’un autre lycée, ébauché un roman que son renvoi était venu interrompre malencontreusement.

Les romans, les journaux à feuilletons corsés, les journaux pour rire, toujours interdits, circulent plus que jamais, sous l’œil tolérant des maîtres. Il faut bien divertir un peu ceux qui savent et déniaiser les autres ! Le souci de l’âme n’existe pas : Qu’est-ce que c’est que ça, l’âme ? Où est-elle ? Qui l’a vue ? Invention des prêtres, comme la confession.

Dans la classe de Rhétorique, il y a un brave homme, professeur de langues et bon professeur, mais sans autorité, qu’on ne lapide pas : on lui fait pire. Voulant nous rendre la langue allemande plus agréable moyennant des leçons de choses, il avait apporté un tableau qui représentait divers objets en couleurs. Pendant qu’il le tenait devant lui et nous l’expliquait, des malins trouvèrent spirituel d’y lancer des flèches trempées dans l’encre. Il déclara qu’il n’en apporterait plus. Le lendemain, craignant d’avoir montré trop d’humeur et nous croyant peut-être repentants, il arriva en classe avec un autre tableau : le bombardement reprit de plus belle et le bonhomme dut plier bagage en gémissant.

Cela, c’est stupide, à tout point de vue : ce qui s’est passé ce matin, est dégoûtant. En entrant au lycée, deux externes virent devant la porte du concierge une petite assiette avec un reste de haricots pour le chat : ils eurent l’abominable idée de la prendre avec eux, et au bon moment, ils en versèrent le contenu dans le chapeau du même professeur, qui ne s’aperçut de la farce qu’après s’être coiffé. On dit que les deux coupables vont être renvoyés : ils ne l’auront pas volé !

Toutes ces misères, je pouvais en rire autrefois, avec plus ou moins de conscience du mal que je faisais : aujourd’hui que le bandeau est tombé de mes yeux, elles m’affligent et m’humilient pour mes pauvres camarades.