Le Recteur de l’école fut averti : il ordonna au P. Surveillant de lui désigner trois des plus coupables. Ils furent immédiatement renvoyés chez eux. Les restants tinrent bon et continuèrent leurs petites manifestations : trois autres partirent, puis encore trois, et ainsi de suite durant plusieurs jours. La folie gagna presque toute la division. Les journaux s’en émurent et le ministère de l’Instruction publique, alors bienveillant, offrit main-forte au P. Recteur : celui-ci le remercia de ses bonnes intentions, mais se borna à poursuivre le système des éliminations par petits paquets.
Cependant le P. Surveillant, désolé de toutes ces exécutions qu’il se reprochait d’avoir provoquées, conjura son Supérieur de le sacrifier au bien commun : « Le bien commun, mon cher Père, répondit le Supérieur, c’est le respect de l’autorité : dussé-je vider la maison, vous resterez à votre poste. »
Il en partit plus de trente et le calme se fit. Sur les instances des parents et moyennant amende honorable, la moitié des exclus, les moins coupables, obtinrent plus tard de rentrer à l’école. La leçon fut comprise.
On m’a cité d’autres faits analogues, moins graves, mais prouvant tous que chez les Jésuites l’autorité ne capitule pas devant la révolte. Leurs élèves le savent. Le fait cité remonte à une époque où la population de cette école, fondée depuis peu, était encore assez mêlée et ne provenait pas exclusivement de collèges ecclésiastiques. Ici, on vient de renvoyer pour la même faute, introduction clandestine d’un livre, un élève et ses deux complices : personne n’a bougé.
Quant à l’émeute et aux saletés que tu me décris, elles semblent chez nous en dehors du possible. Une classe ou même une division pourront bien, dans un moment d’oubli ou de surexcitation, abuser de la faiblesse d’un maître ou de leur propre supériorité numérique pour se payer, aux dépens de l’ordre, un peu de bon temps, voire même un petit chahut ! mais il y a certaines convenances que les plus mauvais élèves n’outrepasseront jamais, parce qu’ils gardent toujours un fonds de respect pour l’autorité, même quand elle ne sait pas se faire suffisamment respecter par elle-même.
Les causes ? J’en vois deux que je t’ai déjà précédemment signalées : elles m’ont frappé dès les premiers jours après mon arrivée dans ce collège.
C’est, tout d’abord, le caractère essentiellement paternel de l’autorité. Ce caractère n’exclut point la fermeté, ni même parfois la sévérité : mais, comme le soleil voilé trahit sa présence derrière le nuage que ses rayons pénètrent et blanchissent, ainsi, derrière le châtiment nécessaire, on sent toujours la bonté, qui n’a en vue que le bien du coupable et, par suite, ne laisse point de place à une rancune sérieuse ou à des projets de vengeance. D’ailleurs, les punitions, en général, ne se voient ici qu’à l’état d’exception. Il en faut chez les petits, pour leur inspirer cette salutaire crainte du maître qui est le commencement de la sagesse, comme nous le chantons chaque dimanche aux vêpres. Mais à mesure qu’on monte vers les hauteurs où siègent la noblesse de cœur et la raison pure (j’entends la Rhéto et la Philo), la crainte disparaît ou, du moins, change de nature. Elle devient filiale. Chez les grands, il n’est plus question de punir : la punition la plus sensible, c’est le mécontentement du maître ou un reproche public.
Au début de cette année, nous avions un condisciple assez intelligent, pas méchant, mais qui, par suite d’une longue habitude de nonchaloir, était toujours en faute et traînait lamentablement à la queue. Le Père ne le punissait jamais : en revanche, il ne perdait pas une occasion de l’humilier devant nous et l’appelait notre déshonneur. La pointe finit par entrer. Un beau jour, en sortant de classe, le malheureux dit au professeur en pleurant : « Mon Père, donnez-moi toutes les punitions que vous voudrez ; mais ne me méprisez pas comme ça ! — Allons, dit le Père : je vois avec plaisir que le bois n’est pas encore tout à fait sec. Je ne vous mépriserai plus ; mais donnez-moi un peu plus souvent occasion de vous estimer. » De ce jour, l’élève devint bon.
Un autre de nos camarades, pas plus méchant que celui-ci, mais très jeune et très étourdi, écoutait peu et remuait beaucoup. Une première, puis une seconde fois, sans se fâcher, le Père le rappela à l’ordre ; la troisième fois, il lui infligea cinq minutes d’arrêts. Le bonhomme, peu habitué par ses autres maîtres à recevoir des paquets si minces, se mit à rire et se frotta les mains sous la table, en se disant que, pour si peu, il n’y avait point à se gêner. Le professeur feignit de n’avoir rien vu ; mais, un instant après, comme l’étourdi avait encore le nez au vent, il l’apostropha : « Un tel, je vous croyais plus intelligent que cela. — Pourquoi ? — Vous n’avez pas compris tout à l’heure que les cinq minutes d’arrêts étaient un avertissement paternel ? Puisqu’elles n’ont pas suffi, vous en ferez trois heures, et ne m’obligez plus à m’interrompre pour vous punir. » Depuis, une ou deux fois encore, il eut à fulminer l’avertissement : il le faisait, sans mot dire, en montrant ses cinq doigts, et c’était assez. Le jeune homme s’est rangé comme tous les autres.
Dans un des cours inférieurs où la classe est coupée d’une petite récréation au grand air, voici le truc ingénieux que le professeur emploie pour tenir en respect quelques petits écervelés. Il écrit au tableau, bien en vue de tous, le mot RÉCRÉATION. Un gamin s’oublie-t-il, le Père l’envoie effacer, selon la gravité de la faute, une ou plusieurs lettres : on devine les angoisses et les efforts de sagesse que provoque chaque nouvelle suppression. Quelquefois, par commisération pour les innocents, il leur accorde, en récompense d’une bonne note, la faveur de rétablir une lettre ; mais si, à l’heure réglementaire, le tableau est vide, on ne va pas en récréation. Le professeur n’a pas besoin de tirer la morale : les enfants le font. Les coupables ne sont pas fiers et les autres se chargent, après la classe, de leur inculquer la contrition avec le ferme propos de s’amender.