L’autre cause, bien plus profonde et plus générale, qui s’oppose chez les Jésuites aux manifestations de mauvais esprit contre les maîtres et contre la règle, c’est le sentiment chrétien, qui voit dans le maître le représentant de Dieu et dans la règle la volonté de Dieu. Du moment qu’on croit en Dieu et qu’on reconnaît en lui, selon la pure doctrine chrétienne, le principe de toute autorité terrestre, l’obéissance devient d’une simplicité extraordinaire :

Tes père et mère honoreras,

Afin de vivre longuement.

« Dieu veut que j’obéisse à mes parents ; or, mes parents délèguent leur autorité à mes maîtres : donc je dois obéissance à mes maîtres. » Ce raisonnement est à la portée d’un marmot de huitième, comme il garde toute sa force pour le plus grave des philosophes, qu’il soit élève des Jésuites ou de l’Université.

Dans les collèges ecclésiastiques, l’habit même des maîtres rappelle sans cesse aux élèves ce caractère surnaturel de leur autorité : c’est, je crois, un avantage appréciable sur le frac et la jaquette, qui ne confèrent pas le même prestige.

Mais les Jésuites ont encore une supériorité : c’est l’exemple de leur obéissance religieuse. L’autre soir, quinze ou vingt Pères prenaient leur récréation dans le jardin contigu à notre cour. Par une porte restée ouverte, nous les regardions se promener et deviser très joyeusement, quand un coup de cloche annonça la fin de l’exercice. A l’instant, toutes les bouches se turent et chacun de son côté reprit modestement le chemin de la maison. Mon voisin, qui les suivait curieusement des yeux, s’écria : « C’est épatant : plus un qui dise un mot ! — Tiens ! reprit un autre ; s’ils ne le faisaient pas, ils n’auraient pas le droit de nous le demander. » La conclusion était excessive ; mais tu vois le fond du raisonnement.

Un élève, ancien potache comme moi, qui a encore quelquefois des retours du vieil homme, me racontait que, mécontent d’un acte de sévérité de son professeur, il avait comploté avec deux autres une protestation publique. Il devait, aussitôt après la prière du commencement, prendre son paquet de livre des deux mains et le jeter bruyamment sur le plancher ; les deux complices en feraient autant, et cela serait d’un effet… oh ! mais d’un effet ! Ce que ça vexerait le petit Père !

— « Eh bien, ton effet a-t-il réussi ?

— Hé ! non. Au moment de soulever mes livres, je l’ai regardé qui finissait sa prière, et quand je l’ai vu faire son grand signe de croix, gravement et modestement comme toujours, j’ai senti que j’allais commettre une stupidité ; je me suis tranquillement assis comme tout le monde et, après la classe, j’ai été lui faire ma confession.

— A la bonne heure ! Et qu’est-ce qu’il t’a répondu ?