— Il s’est mis à rire, m’a donné une poignée de main et m’a dit :
« Mauvaise tête et bon cœur ! Allez, je vous pardonne. »
— Et maintenant ?
— Maintenant, si l’un de mes voisins voulait recommencer le coup du paquet de livres, je l’étranglerais net. »
Je te cite là deux faits de minime importance. Si tu voulais te rendre compte plus à fond de l’impression irrésistible que produit le spectacle des vertus religieuses de nos maîtres, il faudrait les suivre durant une de leurs journées. On y arrive à peu près, sans même pénétrer dans le sanctuaire de la communauté, en rapprochant les détails qui paraissent au dehors et qui font deviner le reste.
A quatre heures du matin, la porte de mon dortoir (je couche tout près) s’ouvre doucement ; un Frère armé d’une lanterne sourde approche à pas de loup, pour ne pas nous réveiller, de l’alcôve où dort le P. Surveillant et lui glisse à travers le rideau un Benedicamus Domino. Le Père répond, quelquefois avec un demi-soupir bien naturel : Deo gratias. Il se lève, s’habille, se débarbouille, à petit bruit, se met à genoux devant son lit et prie pour les jeunes paresseux qui continuent à ronfler autour de lui. Une heure après, il sonne notre réveil et son labeur commence.
Homme intelligent, il passera des heures et des heures à regarder des plumes trotter sur le papier et des bouches énormes bâiller sur des livres, à réprimer du regard ou du geste un manquement au bon ordre, à donner des permissions de sortir. Homme sérieux, il s’occupera de mille bagatelles de lingerie, d’infirmerie, de cuisine, fera jouer les enfants et jouera avec eux comme s’il y trouvait énormément de plaisir, les accompagnera en promenade, aux bains, n’importe où, et finalement, le soir, les ramènera au dortoir, où il attendra qu’ils soient tous enfournés dans leur dodo pour en faire autant, non sans avoir dit encore ses diverses prières, ayant peut-être dîné sur le pouce et oublié de souper, fatigué, moulu, mais content d’avoir derrière lui une journée bien remplie et devant lui (ce n’est pas sûr pourtant) une nuit tranquille, qui lui permettra de reprendre au matin son collier de dévouement.
Le professeur, de son côté, s’est levé à la même heure, peut-être plus tôt, parce que, la veille, une occupation imprévue l’aura empêché de corriger ses douze dernières copies. Après son heure d’oraison, il va dire sa messe, que nous avons l’honneur de servir à tour de rôle. Il y met sa demi-heure, comme le veut la règle, et l’on voit, à toute sa manière, que c’est pour lui le pain de la journée. Quand je sors de là, je sens que moi-même j’emporte, avec sa bénédiction, un morceau de sa provision.
Dans la matinée, deux heures et demie de classe : je t’ai dit ce qu’il y dépense de soins et d’efforts. Par manière de repos, entre onze heures et midi, il appelle ses élèves, un à un, pour causer avec eux de tout ce qui les intéresse et compléter son enseignement par quelques bons conseils personnels.
Voilà, je pense, un homme qui a bien gagné son dîner ! Je ne saurais te dire si ce dîner ressemble à ceux de Lucullus ou de Sardanapale ; car je n’ai pas mes entrées libres à la cuisine et jamais je n’ai entendu un jésuite parler de ce qu’il avait ou n’avait pas mangé. Leur ordinaire ne semble pas les préoccuper beaucoup ; quant à l’extraordinaire, s’ils en ont un, je douterais volontiers qu’il mérite suffisamment ce nom.