Et toi, mon fils, reste digne d’eux jusqu’au bout et obéis-leur, en tout, comme tu m’obéirais à moi-même… ou au bon Dieu.

Ton père qui t’embrasse.

J’attends ton oncle Barnabé, pour voir comment il déraisonnera encore sur le cas des deux pions. S’il s’avise de prendre leur défense, il peut être assuré que je lui mettrai le nez dans la mélasse. Tant pis pour eux et pour lui !

50. A Louis.

22 juillet

Mon cher Louis,

Je ne veux pas perdre le temps à faire des commentaires sur ce que tu m’apprends. C’est profondément triste et odieux. Détournons le regard, élevons nos cœurs et remercions Dieu de nous avoir préservés de l’abîme où sont tombés nos pauvres camarades.

On m’écrit de chez moi le résultat de l’enquête ministérielle. Les pions, blâmés et cassés aux gages, ne passeront pourtant pas en cour d’assises, parce que cela causerait trop de tapage. Sur le tas des élèves compromis on en congédiera trois, probablement de malheureux boursiers, moins coupables que d’autres : mais ces autres, il faut les ménager, parce que leurs papas sont influents et ont menacé de faire un esclandre. Mère Université veut bien couvrir leurs peccadilles du manteau de son indulgence, qui est long et large. Les jeunes générations qui montent s’en souviendront, le jour où le professeur de philosophie leur parlera encore des charmes du libertinage au point de vue esthétique.

Mais tout en déplorant le mal qui vient d’arriver, nous avons, je pense, le droit de nous réjouir de l’heureux changement qui en résultera pour toi. Quel plaisir de nous retrouver, l’an prochain, sous le même toit et de mettre en commun nos travaux, nos joies, nos idées et nos amis !

A ce propos, mon cher Louis, je ne puis m’empêcher de songer que la Providence a préparé les choses d’une façon particulièrement attentive pour nous, en permettant que ta conversion s’accomplît ici même et avant cet éclat scandaleux : sans ces deux circonstances, ton admission aurait probablement souffert quelque difficulté. N’aurait-on pas eu peur d’introduire un loup dans la bergerie ? Maintenant, je pourrai certifier aux supérieurs que tu es le plus inoffensif des agneaux. J’espère qu’ils accepteront mon témoignage et ma caution — et je suis sûr que jamais ta conduite ne m’infligera un démenti. Je compte sur toi comme sur moi-même, ou davantage.