Le site n’est pas indigne de la sainteté du lieu. La basilique s’élève d’un jet hardi sur un rocher, à l’ombre d’autres rochers énormes ; en bas, devant la grotte, le gave roule sur un lit rocailleux ses eaux transparentes ; à peu de distance, un vieux château fort veille encore de haut sur la ville qui s’étend au pied de ses murs ; par derrière, au-dessus du premier plan des Pyrénées, sombre et massif, on voit blanchir au loin les sommets où règnent les neiges et les glaces.
Mais ce spectacle, qui se retrouve ailleurs plus grandiose, s’efface devant celui des foules de pèlerins qui affluent ici de tous les coins du monde. Hier soir, jour de l’Assomption, nous avons pris part à une procession de huit mille personnes, qui, descendant de la basilique, cierges en main, se déroula lentement le long des allées sinueuses et remplit peu à peu l’immense jardin, où se dresse la statue de la Vierge couronnée par Pie IX. Tout en marchant, on s’unissait comme on pouvait par petits groupes pour chanter ou prier, sans se préoccuper de l’effet d’ensemble, qui, de loin, pouvait n’être pas agréable. Mais quand toute la procession fut massée autour de la statue, une voix puissante entonna un cantique populaire bien connu, dont le refrain est très simple et très chantant :
Ave, ave, ave, Maria !
Ave, ave, ave, Maria !
Ce fut alors comme une immense vague d’harmonie qui s’éleva dans la nuit, roulant du centre aux extrémités, puis se retournant sur elle-même et portant jusqu’au ciel, dans une variété de tons infinie, l’expression ardente du même amour, de la même confiance, du même saint enthousiasme. Je t’assure, mon ami, que c’était empoignant et je ne sais pas comment il faudrait avoir l’âme faite pour garder son sang-froid devant une pareille manifestation. Ma sœur et moi, nous chantions de tout notre cœur et de toutes nos forces ; entre nous deux, maman priait tout bas et pleurait. Elle pensait (elle nous l’a dit après) que si papa s’était trouvé là, il n’aurait pas résisté à la grâce.
La grâce, mon cher Louis, semble planer sans interruption d’une manière sensible sur ce lieu béni ; elle est dans l’air qu’on respire. Si je n’avais peur de passer pour un affreux hérétique, je dirais que je crois fermement à la présence réelle de Marie à Lourdes.
Cette impression m’a saisi dès notre première visite à la grotte. C’était le crépuscule, presque la nuit, une belle nuit étoilée. En me trouvant tout à coup, au tournant du chemin, en face de la statue blanche qui, dans un creux du rocher, occupe la place même où la Reine des cieux apparut à la petite bergère, j’ai senti qu’elle était encore là, invisible, mais vivante et agissante. Je lui ai parlé, je lui ai dit tout ce que j’avais dans le cœur, je lui ai recommandé tous mes besoins, tous mes vœux, tous mes parents et mes amis, toi et Jean, et il m’a semblé qu’elle m’écoutait et me répondait : « Courage ! Je suis avec toi. »
Chaque fois que j’y reviens, j’éprouve la même impression. Et on ne se lasse pas d’y revenir, et quand on y est, on ne peut pas faire autrement que de prier, de bouche ou de cœur. On est envahi par le recueillement. Sur la vaste plate-forme qui sépare la grotte du gave, j’ai vu deux et trois cents personnes allant et venant dans le plus religieux silence ; si on parlait, ce n’était qu’à voix basse. Il y avait presse pour s’agenouiller tour à tour un instant sur la dalle où Bernadette s’est agenouillée devant la divine apparition ; mais n’importe où, au milieu de la foule ou à l’écart, on voit des gens prier à genoux, étendre les bras en croix, baiser la terre. Tout le monde trouve cela naturel et en fait autant. Les cœurs sont tous à la même hauteur, bien au-dessus des petitesses du respect humain, bien au-dessus de la terre.
Malheureusement, je suis arrivé trop tard pour être brancardier en titre : j’ai pourtant rendu service et vu de mes yeux plusieurs malades sortir guéris de leurs couchettes ou de la piscine. J’ai même assisté à des constatations médicales : pour tout esprit non prévenu, elles ne laissent pas le moindre doute sur l’intervention miraculeuse. Voici seulement un fait. Une brave Flamande de quelque trente-cinq ans, appelée Marie, nous a raconté, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle avait été atteinte depuis quinze ans d’une plaie au bas de la jambe. Treize fois elle était venue demander sa guérison à la « bonne mère », sans jamais l’obtenir. Au contraire, la plaie était devenue si profonde et si douloureuse que, lorsqu’elle parla de faire un quatorzième pèlerinage, ses proches la traitèrent de folle et lui prophétisèrent qu’elle n’arriverait pas vivante à Lourdes. Elle eut alors une inspiration soudaine. Plusieurs de ses parents n’étaient pas chrétiens : « Si j’en reviens guérie, leur dit-elle, me promettez-vous d’aller tous à confesse ? » Ils se mirent à rire aux éclats. Elle insista : « Me le promettez-vous ? — Nous vous le jurons, si vous voulez. — C’est bon : je vous tiens ». Elle partit, arriva à Lourdes, non sans avoir horriblement souffert des cahots de la route, pria devant la grotte, se fit plonger dans la piscine et se trouva instantanément guérie. Sa jambe ne garde même pas la moindre trace du mal : elle l’a montrée devant moi aux médecins et ajoutait naïvement : « Je vais leur écrire tout de suite de se préparer à leur acte de contrition : je les tiens. »
J’ai demandé à Notre-Dame de vouloir bien tout arranger pour que tu rentres avec moi au collège en Philosophie. En attendant, je l’ai priée de soutenir ta bonne volonté et la mienne, et d’épargner à nos vertus encore mal affermies les secousses trop rudes.