Ai-je besoin d’ajouter que je revins à ma place heureux, disposé à tout et conquis ? Avec ces procédés-là, renouvelés de ma sœur Jeanne, on fera de moi ce qu’on voudra. C’est vrai que j’ai le cœur bête… Mais je suis bien content, tout de même, d’être en rhéto.

N’ayant vu que les classes du lycée, tu ne te figures pas ce qu’est la mienne. Je ne veux pas établir de comparaison ; tu la feras tout seul.

D’abord, notre professeur parle et nous écoutons. Cela me paraît maintenant élémentaire ; mais tu sais ce qui en était, l’an dernier, quand notre pauvre professeur de seconde, myope plus ou moins volontaire, parlait des heures durant à nos dos, tandis que nous jouions sur le banc au piquet ou à l’écarté. Mon professeur n’est même pas licencié, dit-on ; c’est, évidemment, parce qu’il n’a pas voulu l’être, car il est de force à en remontrer à n’importe qui. Mais ce qui me charme, c’est qu’avec toute sa science, dans tout ce qu’il dit, il n’y a pas un mot pour faire valoir sa personne, mais, au contraire, une évidente et constante préoccupation de se faire parfaitement comprendre, de nous introduire au cœur des choses, de nous y intéresser. On sent que nous ne sommes pas là pour lui créer un auditoire, mais qu’il y est pour nous instruire, et que, dans ce but, il met en œuvre toutes les ressources de son esprit, sa profonde connaissance des jeunes gens et une méthode rigoureuse. Quand il a fini de parler, vient le tour des élèves. La classe est divisée en deux camps, où chaque élève a son numéro d’ordre selon son mérite. Quand l’un d’entre nous est désigné par le professeur pour répéter la leçon qu’on vient d’entendre, avec lui se lève dans le camp opposé son émule, qui l’écoute attentivement, guette la moindre erreur, et, dès qu’elle se produit, la relève vigoureusement. A son tour, il est invité à parler et devra se garantir contre les mêmes corrections. Quelquefois, au défaut de l’émule, c’est un autre soldat du camp adverse qui reprend, toujours avec permission du professeur. Lorsque, parfois, un malheureux laisse échapper une bourde trop forte, vingt doigts indignés se lèvent pour demander à la redresser. D’autres fois, il y a reprise à faux ; alors la riposte ne se fait pas attendre, suivie souvent d’une contre-riposte et d’un véritable feu croisé d’artillerie littéraire, auquel un geste du maître impose silence, pour dire de quel côté est le bon droit et la vérité.

On me dit que ce système d’émulation, pratiqué chez les grands avec une modération relative, est poussé dans les classes inférieures à un degré où l’animation touche à la férocité, et je n’ai pas de peine à le croire, quand, à certains beaux jours où les fenêtres sont ouvertes, j’entends les cris de victoire que lancent, au fort d’une bataille sur la grammaire latine ou grecque, nos cadets de cinquième ou de sixième. La première fois, j’avais cru à une petite révolution !

Le fait est qu’on ne dort pas en classe, et qu’à ce fourbissage l’esprit le plus rouillé peut gagner un certain lustre. Espérons que je n’arrive pas trop tard.

Adieu, Louis. C’est ma dernière lettre un peu longue ; demain on commence à piocher en règle.

Ton ami,

Paul.

6. Au même.

15 octobre.