Mon cher Louis,

Mais oui, je suis bavard, très bavard, et pas seulement avec toi. La preuve, c’est que je viens de m’entendre proclamer solennellement par le P. Préfet, du haut de la chaire d’étude, devant toute la division, qui admirait jusqu’à présent ma sagesse exemplaire, un premier Æ de conduite, pour avoir dit trois mots… par jour à mon voisin. Mais tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un Æ. Voici :

Les notes de semaine, ici, sont une affaire d’État. On en tremble huit jours d’avance, et même de plus loin, quand il s’agit de sorties ; car n’a pas de sorties qui veut, il faut qu’elles soient méritées. Tout ici se paye, le bien par des faveurs, le mal par des privations. Cela peut devenir désagréable ; mais, au fond, c’est justice.

Or, chaque semaine, on a droit à quatre notes : deux d’application, pour l’étude et pour la classe ; deux de conduite, pour l’ordre général et pour la classe. Elles s’expriment, non point par des chiffres, mais par des lettres ; il paraît que c’est moins brutal et plus commode. A, c’est très bien ; E, bien ; I, médiocre ; O, mal ; U, la porte. Mais, par miséricorde pour la pauvre nature humaine, et pour qu’on ne dégringole pas trop vite la redoutable échelle, on a jésuitiquement (morale relâchée !) inventé des échelons intermédiaires par voie de combinaison : Æ, presque très bien ; EI, passable ; IO, presque mal ; OU, le seuil de la porte. Les deux dernières notes OU, U, ne se voient jamais ; les quatre A représentent la perfection — et la sortie de faveur tous les quinze jours.

Je commence par une chute ; c’est humiliant. Par bonheur, on me dit que le premier Æ se pardonne, s’il est réparé durant les trois semaines suivantes par une série d’A sans mélange[2].

[2] On voit que les Jésuites ont appliqué la loi Bérenger avant qu’elle fût votée.

On avait mis ce voisin d’étude à côté de moi pour aider ma bonne volonté ; mais je lui ai demandé un peu trop souvent ses bons conseils, et s’il n’était pas connu pour un roc de vertu, je l’aurais entraîné dans mon malheur. Cela demande réforme. Il s’appelle Jean et mérite toute ton estime. C’est l’un des deux qui m’ont piloté le premier jour, un congréganiste… Tu me demandes ce que c’est qu’un congréganiste ? Attends que je le sache moi-même ; je ne puis pas te dire tout à la fois.

Ton ami,

Paul.

7. A ma sœur Jeanne.