20 octobre.

Chère sainte Jeanne,

Au reçu de cette lettre, que tu ne montreras pas à maman, tu iras dans la remise qui touche au pigeonnier. Tout dans le fond, à droite, en cherchant un peu, tu trouveras une pierre assez large en forme de dalle. Tu la soulèveras doucement, pour ne pas te faire mal, et, dessous, dans une boîte, tu verras un certain nombre de petits volumes bleus à cinq sous. Ne les ouvre pas, chérie : c’est du poison, fabriqué par un serpent à tête de singe, nommé Voltaire. Je serais au désespoir qu’ils te fissent la centième partie du mal qu’ils m’ont fait. Tu les prendras et tu les brûleras avec soin, pour qu’il n’en survive pas un feuillet. Avant de partir pour les Jésuites, j’avais détruit tous mes autres sales bouquins ; ceux-là, qui m’avaient beaucoup amusé, parce qu’ils renferment un esprit du diable, j’ai eu la faiblesse de les réserver pour les prochaines vacances. Mais je n’en veux plus ; tu vas savoir pourquoi.

J’ai trouvé ici un camarade qui s’appelle Jean, comme tu t’appelles Jeanne. C’est un fait exprès, évidemment, et ce qui le prouve, c’est qu’il te ressemble trait pour trait, j’entends au moral. Il est dévot, mais bon dévot, un dévot aimable, joyeux, franc comme l’or et pur comme de l’eau de roche. Je ne l’ai pas confessé, mais ces choses-là se voient. Le fait est qu’il m’a charmé et que, rien qu’à me voir en sa compagnie, je me sens devenir meilleur.

L’autre jour, durant une promenade où je me trouvais avec lui et un de ses amis, la conversation tomba sur ce Voltaire. On discuta ses mérites. Jean accorda tout ce que je voulus pour sa gloire littéraire, mais fut intraitable sur son impiété hypocrite et immorale. Je lui demandai ce qu’il penserait d’un jeune homme de notre âge qui se plairait à ses œuvres ; il me répondit qu’il le plaindrait et qu’en tout cas, il ne voudrait à aucun prix de son amitié. J’objectai :

« Mais tu ne les as jamais lues !

— Dieu merci, non ; mais je sais de bonne source qu’elles sont l’arsenal où tous les ennemis de la religion cherchent leurs armes, et qu’elles sont condamnées par l’Église. Pour un catholique, cela suffit. »

Et voilà. Comme je tiens médiocrement au titre de païen et beaucoup, en revanche, à l’amitié de Jean, flûte soit de Voltaire !

Je sais, d’ailleurs, que Jean, avec toute son intransigeance, a raison quant au fond.

Si pourtant ma commission te causait de la peine, sœur chérie, il faudrait me le dire : on pourrait s’arranger pour sauver ces pauvres papiers… Mais je suis trop sûr et trop content de te faire plaisir. Tu vois que je commence à tenir la promesse que tu m’as extorquée. Pourvu que ça ne me mène pas trop loin ! Parce que Jean et toi vous êtes deux perfections, il ne s’ensuit pas que je doive en être une troisième. Ne prie pas trop pour moi : je t’aime assez sans cela.