Ton Popol.

8. A mon ami Louis.

22 octobre.

Mon cher Louis,

Tu me demandes, par manière de mauvaise plaisanterie, si j’ai endossé la soutane. Non, je porte une veste marine à col de velours, avec deux superbes rangées de boutons dorés — uniforme très simple, de bon goût et plus commode que ta tunique, mais pas assez long pour justifier le titre de jésuite.

Et pourtant, mon bon, tu sauras qu’à certains moments cette veste marine me fait l’effet de la robe de Nessus, cette robe empoisonnée qui entrait dans la peau du malheureux Hercule et qu’il ne pouvait plus arracher à la fin qu’avec des lambeaux de sa chair. Ce n’est pas qu’on me torture ici. On exige l’ordre, le silence, la discipline, la bonne tenue partout ; mais on l’exige paternellement, et les élèves auraient mauvaise grâce à regimber contre une autorité qui s’impose par la simple force de la raison et du devoir.

Mais qu’est-ce que le devoir ? Là, mon ami, est le hoc, le tournant décisif, le cap des tempêtes. Y a-t-il pour moi un devoir en dehors du devoir chrétien ? Et le devoir chrétien est-il divisible ? Peut-on en prendre et en laisser — ou est-ce un bloc qu’il faut charger tout entier sur ses épaules ?

Au lycée, jamais ces idées-là ne m’ont préoccupé. J’allais au hasard de l’impression, du caprice, comme une barque mal gouvernée, chassant devant la brise, évitant les gros écueils, traînant sur les bas-fonds. Cette vie sans but et sans règle commence à me peser singulièrement. Tout autour de moi j’ai des camarades qui, certes, n’ont rien à m’envier et dont plusieurs me dépassent de beaucoup par l’éducation, la fortune, l’intelligence : je les vois obéir avec une simplicité d’enfant à toutes les exigences du règlement, travailler avec conscience et entrain, toujours maîtres d’eux-mêmes, toujours joyeux, comme s’ils n’avaient rien à regretter ou à désirer. Et pourtant ils ont leurs passions, mes passions ! Il y a des moments exceptionnels où elles se trahissent par l’effort qu’ils s’imposent pour les maintenir.

Ce spectacle me remue parfois profondément, et je suis bien obligé de m’avouer à moi-même qu’ils ont seuls la plénitude de la vie, la clef du bonheur intime, tandis que mes facultés se meuvent dans le vide, comme les longs bras d’un moulin à vent qui n’a rien à broyer. Où mes camarades prennent-ils ce courage du devoir joyeux ?

Toujours à toi,