Si tu ne peux plus nous faire de ces beaux longs récits de l’an dernier, rédige-nous, à tes moments perdus, un petit journal, où tu mettras ce qui te passera par la tête ou par le cœur, tantôt plus, tantôt moins. Tu nous l’enverras de temps en temps, pour que nous ayons quelque chose à sucer dans l’intervalle de tes lettres. Veux-tu, mon frère ? Je t’en prie au nom de la bonne Mère de Lourdes. Tu me feras du bien, et je prierai encore un peu plus, pour que Dieu t’éclaire sur ton avenir.
Ta sœur,
Jeanne.
MON JOURNAL
15 octobre. — Je ne pouvais pas refuser une chose qui m’est demandée au nom de Notre-Dame-de-Lourdes. Et puis, ce que fille veut, Dieu le veut ! Me voilà donc condamné, ma sœur Jeanne, à t’ennuyer : je te plains, mais ce sera ta faute, non la mienne. Je commence mon journal.
Aujourd’hui, classe de deux heures sur le syllogisme.
— Ah ! mon Dieu, quelle est cette bête-là ?
— Ce n’est pas une bête : c’est la forme par excellence du raisonnement déductif, que tu emploies, sans le savoir, plusieurs douzaines de fois par jour ou par heure. En voici le principe très simple : Si une idée C rentre dans une idée B, laquelle rentre elle-même dans l’idée A, il sera prouvé que l’idée C rentre dans l’idée A.
Il ne se peut rien de plus clair et je pense que tu as saisi. Non ? En ce cas, je déduis, par voie d’enthymème, que je perdrais mon temps à te parler de logique formelle : tu n’y verrais que du feu. C’est un peu comme ton frère. On me dit pourtant que la philosophie m’intéressera beaucoup : je ne veux pas en désespérer.
18 octobre. — Première promenade à la maison de campagne, empêchée mercredi dernier par la pluie. Un de ses buts est de remettre en place le cœur des pauvres nouveaux. J’ai pris mon rang avec Louis et un autre philosophe, qui vient du collège de N… Jean s’est emparé de deux rhétoriciens, auxquels il inculque joyeusement les bons principes, et la gaîté.