La campagne est belle, quoique un peu triste avec ses feuillages mourants, que réchauffe en vain le pâle soleil d’automne. Je m’aperçois que ce paysage produit sur mes nouveaux un effet de rêverie silencieuse, que vient heureusement interrompre la cloche du dîner.
Je suis curieux de voir si la philosophie, qui explique tout, nous expliquera l’influence exhilarante, que la perspective d’un petit gala ne manque pas d’exercer instantanément sur un jeune cœur malade. Va-t-elle nous apprendre que le cœur a chez nous une parenté intime avec l’estomac ? Ce serait humiliant. Mais mon appétit de dix-sept ans s’en moque.
Après le dîner, qui fut copieux et gai selon l’usage, on se répandit sur les pelouses et l’on organisa une partie de barres monstre. De temps à autre, naturellement, surgit une bonne dispute pour savoir si un tel est pris ; on crie, on gesticule, on se démène, comme si on voulait se manger le nez. Quand on s’est bien essoufflé à crier (ça fait du bien de crier à son aise, après huit jours de silence, et je comprends les baudets qui s’en donnent à cœur-joie sur les grandes routes), quelqu’un de raisonnable, Jean ou un autre, vient dire : « Assez, assez : ne perdons pas notre temps » — et chacun reprend son poste. Dans les cas graves, on va en appel auprès du P. Surveillant, qui d’ordinaire n’a pas de peine à mettre tout le monde d’accord : au besoin, il s’érige en cour de cassation et tranche d’autorité, et la cause est finie.
Mais voilà le serein qui commence à tomber, on se rhabille, on repart. Adieu, jolie campagne, pour six mois !
22 octobre. — Je sors de la retraite annuelle de rentrée. Provisoirement je garde sous la clef du secret mes impressions et mes résolutions intimes, qui sont consignées dans un portefeuille spécial. Tu sauras seulement, Jeanne, que cette fois, possédant déjà la paix de l’âme, je n’ai plus songé à Barbe-Bleue, avec lequel, du reste, le nouveau P. Prédicateur n’avait pas plus de ressemblance que celui de l’an dernier.
Il a beaucoup insisté, dans ses conférences ou instructions pratiques, sur le devoir qui nous incombe, principalement à nous les grands, de nous préparer dès le collège à l’action et aux luttes futures. J’ai été vivement frappé de ses arguments. Dans une conversation particulière, il a bien voulu me donner quelques explications, a réduit en poudre certaines objections d’égoïsme ou de lâcheté, et m’a dit finalement : « Vous avez beaucoup reçu, il faudra que vous donniez beaucoup. » Cette flèche de Parthe me tracasse.
30 octobre. — Fête du B. Alphonse Rodriguez, patron des bons Frères qui, sous la haute direction du P. Ministre, ont la charge du matériel de la maison. Partout où on les rencontre, endimanchés et radieux, on la leur souhaite bonne et heureuse. Et c’est de grand cœur : car il n’est pas au collège un enfant de huit ans qui songe un instant à les confondre avec des employés ordinaires. Leur tenue toujours modeste et réservée, leur piété que nous admirons souvent à la chapelle, leur dévouement simple et sans défaillance, trahissent à tout moment le religieux, inspiré uniquement dans sa conduite par l’amour de Dieu et du prochain.
Leur prochain, sans doute, ce sont assez ordinairement des élèves bien élevés, qui leur rendent la tâche facile, parfois peut-être agréable ; mais il s’en trouve aussi d’espèce différente : les gommeux, dont un Frère linger ne parvient jamais à contenter les caprices de toilette, ou les sans-souci, qu’il ne réussit pas à tenir propres ; les gourmets et les délicats, toujours à l’affut d’un prétexte pour dauber sur la cuisine et le Frère cuisinier ; les douillets et les grincheux, qui font le supplice perpétuel d’un Frère infirmier… et le reste. Que de patience, d’abnégation et de vertus de toute sorte réclame une pareille vocation ! Tous les élèves, au moins dans leurs bons moments, s’en rendent compte et respectent ces hommes dévoués, qu’un petit nouveau appelait des Pères en redingote.
Mais, avec le même esprit religieux, ils n’ont pas tous les mêmes façons : chacun garde son tempérament. Je ris encore de l’effroi que t’a causé, à première vue, la tête de notre Frère portier. Je ne prétends pas en faire un Adonis ; j’avoue même, entre nous, qu’il a l’air un peu… bouledogue. Mais, en dehors des sévérités nécessaires de sa consigne, c’est un homme charmant et qui s’efforce d’être courtois avec les dames. Tu as pu en juger par son sourire d’adieu !
Le Frère linger est un gros sourire en chair et en os. Il essaie bien parfois de se fâcher, quand on le taquine ; mais on voit trop qu’il le fait par pur devoir de conscience. Son cœur n’a point de rempart et, s’il a une porte, la clef est toujours dessus : que d’anciens pourraient en témoigner ! La plus sensible peine que puissent lui faire les Supérieurs, c’est de lui imposer, dans le cachot voisin de sa lingerie, la garde d’un coupable, avec défense de lui adoucir en quoi que ce soit le carcere duro : le plus malheureux des deux, ce n’est pas le prisonnier.