Je vous ai parlé autrefois du Frère infirmier, guérisseur, convertisseur et prestidigitateur émérite. C’est bien le plus brave homme qu’ait produit la terre d’Alsace, qui en produit tant.

Un type très particulier, c’est le Frère procureur ou économe. On l’a dit juif converti ; mais il paraît qu’on l’a calomnié : il n’entre pas de juif dans la Compagnie et l’on ne voit pas qu’il soit indispensable de descendre d’Abraham pour avoir le génie des affaires. Il avait ce génie avant d’être jésuite : les Pères lui ont donné l’occasion de le développer et il leur a rendu de grands services, à des époques difficiles. On vient le consulter de loin, dit-on, sur des questions épineuses. Je le vois quelquefois à son bureau, pour mes petites affaires ou celles de la questure : je l’ai trouvé toujours très avenant, pas fier du tout, serviable au possible et sachant même parfois assaisonner ses bons services d’un joyeux calembour, bien pardonnable à son aride métier.

Le Frère dépensier, plus jeune, doit être spécialement chargé de tenir éveillés les vieux Frères, pendant la petite partie de domino qui suit leur dîner : il s’en acquitte si bien que sa voix éclatante traverse les murs et vient réveiller jusqu’aux dormeurs de notre étude. On le dit la terreur du marché où il achète nos provisions, à cause de la forte part qu’il réclame dans les profits que voudraient faire sur lui les marchands et les marchandes. Mais il tient à honneur de nous bien servir au réfectoire. Il m’a pris en affection, comme compatriote, et quand, mes jours de lecture, je dîne seul après les autres, il soigne mon verre de vin supplémentaire et mon dessert, puis me raconte des histoires. C’est par lui que je connais si bien les Frères.

Le Frère cuisinier, qu’on voit rarement, a l’air aussi bon que son gâteau de macaroni, qui a fait le désespoir de la pauvre Fanchon. On le surprend parfois, venant contrôler par une porte entre-bâillée le succès de ses plats de choix : son plaisir est de nous engraisser — pour le bon Dieu.

Le Frère chef du personnel domestique semble mener rondement son difficile bataillon. Il ne fait pas bon avec lui laisser tomber une pile d’assiettes : il lance alors au coupable un « malheureux pécheur ! » qui promet de rudes expiations. Mais on est rassuré sur la persistance de ses rancunes, quand on voit avec quelle bonhomie il préside au jeu de boules de ses « grands enfants ». C’est d’ailleurs un maître ouvrier pour tous les travaux que nécessite la tenue d’une si grande maison : peinture, vitrerie, serrurerie, jardinage, décoration, rien ne l’embarrasse — sauf l’introuvable moyen de contenter en même temps tout le monde et son père. Il me l’a dit en confidence.

Le Frère menuisier est un franc Picard de vieille roche. A voir ses traits énergiques, son large dos voûté, sa longue redingote, son haut-de-forme légèrement incliné sur la nuque, sa tabatière à queue de souris et son vaste mouchoir de couleur, on n’est pas surpris d’apprendre que sa naissance remonte encore au siècle dernier. Dans son jeune temps, il a été serpent de sa paroisse, où son instrument, symbole des vanités humaines, se voit encore accroché en ex-voto dans le chœur de l’église. Aujourd’hui il a passé la septantaine et se plaint de ne plus pouvoir soulever tout seul les grosses poutres, qu’il portait jadis comme des plumes ; mais le dimanche, aux vêpres, quand il chante les psaumes avec nous, l’orgue ne peut lutter contre le formidable cuivre de sa voix et doit prendre la mesure qu’elle bat. Nous y sommes faits ; le Père directeur de musique s’en impatiente quelquefois, mais… il est Picard aussi et ne voudrait pas tuer de chagrin son vieux compatriote, en le faisant taire par ordre supérieur. On dit que, depuis trente ans, il ne boit que de l’eau, — pour mourir centenaire, dit-il[7] : mais c’est par pénitence.

[7] Il est mort à 93 ans.

J’aime bien tous ces braves gens et ne me prive pas de causer avec eux, quand j’en trouve l’occasion, surtout avec les anciens. Leur conversation exhale comme un parfum d’humilité joyeuse et de paix divine. L’autre jour, rencontrant le vieux Frère lampiste, un saint homme qui porte le bon Dieu dans ses yeux, je lui demandai des nouvelles de ses lampes : « Elles vont bien », dit-il ; puis, sans transition, avec une simplicité adorable, il ajouta : « Tâchez de mériter la lumière éternelle. » Je répondis simplement aussi : « Priez pour que j’y arrive, mon frère » — et fus payé d’un sourire d’adhésion.

Heureux sont-ils de n’être des savants, mais, en revanche, bons serviteurs de Dieu et des hommes !

1er novembre. — Il est cinq heures du soir. Un temps triste. Du haut des tours de la cathédrale, le gros bourdon, par intervalles réguliers, déverse au loin sur la ville les ondes prolongées du glas funèbre et toutes les cloches des paroisses lui font écho. On dirait, d’une part, la grande voix de la mort proclamant son empire universel et, de l’autre, le concert plaintif des générations déjà mortes, demandant grâce à leur Juge et secours aux vivants.