En revenant de la visite des cimetières, où se pressait une foule pieuse, nous avons remarqué l’attitude pénible, presque honteuse, des habitués de la rue et du cabaret. Le son des cloches, évidemment, leur coupait la gaîté et gênait leur libre pensée. On a beau se dire qu’avec la mort tout finit et refuser de loin les derniers services de l’Église : quand le Jour des Morts ramène cet appel de l’Église à la prière pour les défunts et, du même coup, le souvenir des êtres chéris qu’on a vus partir pour… oui, pour l’autre monde, on se reprend à penser qu’on est tout de même plus qu’un simple chien, et l’on irait peut-être aussi saluer la croix de bois sous laquelle dorment le père et la mère, si l’on n’avait peur du camarade X… qui a une langue du diable… Mais la petite portera une couronne d’immortelles ; ça lui fera plaisir, et ce n’est pas compromettant : on en porte bien aux enterrements civils.

Pauvres gens !

J’ai prié pour tous ces inconnus dont nous avons visité les tombes : ils sont nos frères. Mais j’ai prié davantage pour les défunts qui nous sont chers, pour nos grands-parents, dont j’ai gardé un si tendre souvenir, surtout de bonne maman Julie, qui m’apparaît encore, dans mon imagination d’enfant, comme un portrait vivant de toutes les vertus aimables. Pouvais-je oublier les émotions douloureuses qu’a dû réveiller dans le cœur de nos bons parents la pensée de Gérard, notre aîné, enlevé à leur affection et à la nôtre dans cet âge charmant où les fleurs commencent à faire place aux fruits ? Mais qui sait les déceptions que Dieu lui a épargnées, en le prenant à quinze ans ?

La mort ne m’effraie pas. Je vous ferais de bonne grâce mes adieux dès demain, dès aujourd’hui, si Dieu le voulait. Le P. Prédicateur de la Retraite nous a dit que cette indifférence se manifeste fréquemment à seize ou dix-huit ans, et il en donnait deux raisons, qui sont deux peurs : l’une, c’est la peur de perdre plus tard les chances de salut qu’on a maintenant pour son âme, et l’autre, c’est une peur instinctive du travail, de l’effort, des luttes qu’il faudra subir pour se créer une place dans le monde. Ce serait si simple d’aller en paradis tout de suite et tout droit, sans avoir eu la peine de le conquérir ! — « Oui, concluait le Père ; mais il n’existe pas encore de paradis pour les fainéants. »

Il faudra donc, de toute façon, que je trime, que je bataille et peut-être que je peine rudement pour faire ma trouée. J’y suis résolu. Mais dans quelle voie ? Il se pose là un point d’interrogation qui devient de plus en plus sérieux, à mesure qu’approche le terme de mes études secondaires.

13 novembre : Saint Stanislas Kostka. — J’ai une prédilection pour ce novice jésuite, mort d’amour pour Dieu et Marie, à l’âge que j’ai, après avoir été deux fois communié de la main des anges. Les rudes combats qu’il eut à soutenir pour répondre à l’appel d’en haut m’ont engagé à le choisir comme patron dans la grave question de mon avenir.

20 novembre. — Hier soir, de huit heures à dix heures, la classe de Philosophie et l’Académie de Rhétorique ont eu la grande faveur d’assister, dans le parloir, à la séance de rentrée de l’Association de Saint-X… composée d’anciens élèves du Collège. Au bureau siégeaient, comme président, vice-président et secrétaire, trois jeunes avocats ; aux premières places de l’assistance, on voyait le président d’honneur, assis entre le R. P. Recteur et le P. Directeur de la Conférence ; derrière eux, bon nombre de professeurs, d’associés et nous — rien que des gens d’esprit et de bon esprit !

L’un et l’autre pétillaient dans l’intéressant rapport du secrétaire sur les travaux de l’année précédente. Il nous analysa en quelques pages très vivantes, par petits groupes, les quinze ou vingt discours prononcés par les Associés, dans l’espace de huit mois, sur des sujets variés : questions d’arts et de sciences, d’histoire et de littérature, de droit et de morale, de patriotisme et de charité, surtout d’économie sociale et d’œuvres populaires — coups d’essai pour les débutants, coups de maître pour les vieux et pour certains privilégiés, de ceux chez qui

La valeur n’attend pas le nombre des années.

Plusieurs déjà, après s’être essayés devant l’auditoire bienveillant qui les applaudissait aux réunions intimes du collège, sont allés porter la bonne parole à des assemblées plus difficiles, sur divers points du pays, non sans succès. Ils auront des imitateurs.