Le président d’honneur, ancien élève lui-même et bien connu pour son dévouement actif à toutes les œuvres utiles, félicita vivement la Conférence de tout ce qu’elle a tenté et accompli dans le sens de l’apostolat social chrétien, qui est son but final. Puis il nous dit, avec autant de netteté que de chaleur, en quoi consiste le devoir des jeunes dans le monde actuel. Au tableau saisissant des misères physiques et morales qui rongent la France et des efforts sans relâche que nos ennemis s’imposent pour la ruine des âmes, il opposa l’écœurant spectacle de ces jeunes hommes de dix-huit à vingt ans, qui, riches de toutes les ressources d’une éducation chrétienne et distinguée, ne savent que faire de leur loisir, de leur intelligence et de leurs autres belles qualités ; qui promènent leur ennui et leur mollesse d’amusement en amusement, papillons ou tourtereaux ; qui n’ont aucun goût sérieux, aucun idéal ; qui n’ont rien au cœur en fait de noble ambition, et qui gaspillent leurs plus belles années… à quoi ? à traîner une existence vide, stérile en œuvres, féconde seulement en regrets tardifs et en remords. Et s’adressant à nous : « Ne soyez pas de ceux-là, mes jeunes condisciples, s’écria-t-il ; regardez plutôt ces Conférenciers, vos aînés, et faites ce qu’ils font. Mais pour remplir un jour convenablement votre devoir de jeunes hommes, il faut bien remplir maintenant votre devoir de grands élèves. Vos Pères s’ingénient et se dévouent de toute manière (nul ne le sait mieux que moi) à faire de vous des chrétiens solides et intelligents, aptes à toutes les saintes luttes, comme ils le sont eux-mêmes : répondez à leurs efforts par les vôtres, et qu’un jour la France et l’Église puissent compter sur vous ! »
Quand les acclamations eurent pris fin, le R, P. Recteur demanda la parole. Après avoir remercié l’orateur et les Conférenciers de l’honneur qu’ils font à leurs anciens maîtres, il annonça que, pour fournir aux grands élèves présents une occasion immédiate de se former à l’apostolat de la parole, il leur accorderait volontiers la permission d’assister désormais, chaque quinzaine, aux réunions de l’Association, si nous le désirions et si nos aînés n’y voyaient pas d’inconvénient.
Toutes les mains se levèrent comme une seule et les bravos éclatèrent.
Bonne soirée. J’en suis enchanté, mes amis aussi. Nous ferons quelque chose… et je crois que mes horizons s’ouvrent.
25 novembre : Sainte Catherine. — Voilà une sainte qui humilie singulièrement le sexe fort ! Non contente de tenir tête à un empereur fou furieux, elle a réduit aux abois tout le ramassis des philosophes païens les plus huppés. Pour n’avoir pas devant le public un dessous fatal à leur renom de savants, ceux que son invincible dialectique n’avait pas convertis à la foi, n’eurent pas d’autre ressource que de la faire rouer. Mais elle fit une croix sur la roue — et la roue cassa comme un fil de verre, comme avaient cassé leurs arguments. Il fallut employer la hache pour réduire à l’impuissance la vierge philosophe de dix-huit ans.
Elle valait bien un homme, certes, et je m’explique parfaitement qu’on l’ait instituée patronne des étudiants en philosophie. Le P. Recteur, selon l’usage, nous a octroyé en son honneur une boîte de dragées et une promenade de classe au premier beau jour. Vive donc sainte Catherine !
Je sais bien que les vieilles filles… Mais chut ! Ça brûle.
30 novembre. — Sortie du mois, pour ceux qui ont la chance de n’être pas loin de la maison paternelle ; les autres se résignent à faire, aussi joyeusement que la saison le permet, une excursion de quelques heures dans la montagne. Le grand incident de la nôtre a été la poursuite mouvementée d’une superbe couleuvre, que nous avons rapportée en triomphe : elle sera promenée demain dans les cours comme témoignage de notre intrépidité et, si nous trouvons un naïf, nous la lui ferons avaler.
En hiver, la soirée vient de bonne heure et les parents qui n’ont pas, comme les miens, mille choses à dire à leurs enfants, apprécient peu le tête-à-tête prolongé avec eux dans un salon d’hôtel. Pour leur venir en aide, chaque soir de sortie, une des classes supérieures leur offre une comédie plus ou moins improvisée, mais toujours bien reçue. Les Humanistes nous ont donné les Inconvénients de la grandeur, par le P. du Cerceau, jésuite. On m’avait prié d’y faire un rôle, que j’ai trouvé fort long et fort fatigant : j’ai dû rester immobile et muet, debout, avec une hallebarde sur l’épaule, pendant trois quarts d’heure ! C’est inhumain, et pas plaisant du tout pour le personnage… Dévouement et abnégation !
3 décembre : Saint François-Xavier, qui fut le Paul de la Compagnie de Jésus, comme saint Ignace en fut le Pierre. — La messe nous a été dite par un de ses successeurs, vénérable Père à longue barbe grisonnante, qui portait sur ses traits amaigris et dans sa démarche fatiguée les traces visibles de la souffrance. Il revient de Chine. Il a bien voulu nous faire, à la grande salle, une « simple causerie » sur sa chère mission.