Après quelques données générales sur l’étendue et le gouvernement du Céleste Empire, le Père nous parla de cette civilisation chinoise, cristallisée depuis des siècles et réfractaire à tout progrès. Il nous dépeignit la duplicité insondable des habitants, leur politesse de théâtre, leurs études baroques qui consistent à apprendre un alphabet de quatre-vingt mille caractères, leurs relations de famille, leur cuisine, leur médecine, et à ce dernier propos il nous raconta comment il venait d’échapper à une terrible attaque de choléra, gagnée dans une de ses courses apostoliques en pays perdu. On avait appelé en toute hâte le docteur de l’endroit. Celui-ci examina le malade, fit une grimace peu rassurante, puis ordonna de le frictionner à tour de bras avec des linges chauds, pour rétablir la circulation du sang. Comme l’effet désiré se faisait attendre, il lui râcla le dos jusqu’au vif avec des écailles d’huître : les membres restèrent froids. L’Esculape demanda des épingles et, à l’exemple des anciens bourreaux de martyrs, les insinua sous les ongles du patient : toujours rien. Alors, saisissant une forte aiguille à tricoter, sans crier gare, il la lui plongea net de plusieurs centimètres dans le creux de l’estomac. Du coup, la réaction se fit, le sang circula et le Père fut sauvé. Il ajouta : « En pays civilisé, aucun médecin n’aurait osé m’appliquer ce traitement brutal et j’étais un homme mort, tandis qu’à présent mes forces reviennent peu à peu et, dans quelques semaines, je compte aller reprendre ma besogne interrompue. »
Il nous parla ensuite de la haine héréditaire des Chinois pour tous les Européens, qu’ils appellent les diables d’Occident : c’est le grand obstacle, inventé par le vrai diable, contre la prédication de notre sainte foi. « A ce préjugé invétéré, nous dit le Père, il n’y a qu’un remède : vaincre la haine par l’amour, la défiance par le dévouement. Le Chinois ne manque pas de cœur ; mais il faut atteindre ce cœur et le gagner. Les riches, les puissants et les savants, tous orgueilleux ou corrompus, restent jusqu’ici à peu près inaccessibles à un Évangile qui leur demande l’humilité et la chasteté ; mais l’Évangile a été d’abord annoncé aux pauvres, aux faibles et aux simples. Nous recommençons en Chine l’œuvre du Christ et de ses apôtres auprès des âmes neuves, et cet humble ministère nous apporte de nombreuses consolations. » En preuve, le Père nous raconta quelques faits bien touchants, puis conclut, d’un ton qui vous pénétrait : « Voilà, mes enfants, ce que le missionnaire obtient à force de travail et de peine. Il obtiendrait davantage, s’il était comme les premiers Apôtres, comme François-Xavier, un saint et un faiseur de miracles. Du moins peut-il, comme François-Xavier, donner pour ces millions d’infidèles son dernier souffle de vie, peut-être sa dernière goutte de sang : c’est le double espoir de tous les frères que j’ai laissés là-bas — et c’est le mien. »
Que dirais-tu, Jeanne, si je partais avec le P. Missionnaire ? Pourrais-je rien faire de meilleur ? J’y penserai.
6 décembre. — Ce matin, en me levant, j’ai trouvé dans l’un de mes souliers un délicieux cornet de bonbons fondants, que le grand S. Nicolas y avait laissé tomber, la nuit, en passant devant les lits des enfants sages. Mon voisin de droite, qui pleurniche facilement, a retiré des siens deux oignons, qu’il s’est hâté de dissimuler ; celui de gauche, un farceur, a été gratifié d’une superbe carotte crue, qu’il mangera. Certains étourdis ou paresseux ont retrouvé les verges qui épouvantaient déjà leur enfance, sans la corriger.
Morale : il n’y a pas de petits profits — ni de petites leçons.
8 décembre : Immaculée Conception. — Ma dignité préfectorale m’a valu le grand honneur d’assister à la fête patronale de la Congrégation des Anciens. Ils étaient là cinquante ou soixante en âge d’homme, venus pour renouveler aux pieds de la Vierge Immaculée, par l’organe de leur préfet, la promesse solennelle, non pas de renverser le gouvernement ou de comploter un État clérical dans l’État laïque, mais d’honorer Marie par le fidèle accomplissement de leurs devoirs de chrétien et de Français. Ce fut la résolution que le R. P. Recteur, dans une allocution vibrante, les invita tous à emporter de la sainte Table avec le corps de Notre-Seigneur, qui donnerait à leur bonne volonté la force et la persévérance.
Que ne sont-ils cinquante ou cent mille à donner cet exemple en France ! Elle redeviendrait chrétienne.
25 décembre. — « Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur ! » Pendant que, cette nuit, du haut de la tribune, ce beau cri de reconnaissance invitait élèves et parents, dans la chapelle trop étroite, à saluer l’Enfant-Dieu sur la paille de sa crèche, et que moi, indigne, je le recevais réellement dans mon cœur, oui, j’ai compris mieux que jamais l’immense bienfait d’avoir été arraché, par la vertu de la Rédemption, à la servitude des passions mauvaises. Désormais je suis son esclave, je veux l’être jusqu’à la mort. Je n’ignore pas à quoi cette résolution m’engage ; mais je compte que sa grâce, après m’avoir cherché si bas et ramené de si loin, ne m’abandonnera pas à ma faiblesse naturelle. Gloire à Dieu au plus haut des cieux !
Ces pensées m’ont poursuivi toute la journée. Vingt fois pendant les offices si beaux de la fête, je me suis senti pressé invinciblement de m’offrir au Dieu enfant, moi et tout ce que je puis valoir. Je lui ai tout donné : il fera de moi ce qu’il voudra — ou ce qu’il pourra.
— Le soir, après Vêpres, la Division des Grands a servi à nos vingt enfants pauvres, en l’honneur de l’Enfant Jésus, un goûter des plus alléchants. Au menu traditionnel, composé de choses plus solides, la délicate générosité des élèves avait ajouté quantité de friandises prélevées sur leurs desserts. C’était plaisir de voir avec quel entrain nos jeunes invités faisaient plat net : ils trouvaient tout juste, entre deux bouchées, le temps d’adresser une risette à Messieurs leurs servants. Parfois, tournant et retournant dans leurs mains une orange ou un bout de pâtisserie, ils avaient l’air de se demander : « Ça sera-t-il pour moi ou pour mon petit frère ? » Lutte terrible entre deux amours ! Mais, un instant après, l’amour fraternel l’emportait sur la gourmandise, et l’orange ou la pâtisserie était glissée dans une poche de réserve, pour faire des heureux à la maison. Ces enfants d’ouvrier ont très généralement bon cœur.