Quand les tables sont desservies, un rideau s’ouvre et l’on voit apparaître sur la scène, dans une crèche rustique, un charmant petit Jésus, qui tend les bras en souriant à nos gamins émerveillés. Il est encadré entre deux arbres de Noël. L’un, en guise de pommes de pin, porte à ses branches une ample cueillette de bibelots multicolores, de jolis jouets, de petits objets utiles à des écoliers… et même des saucissons, enroulés dans du papier d’argent. L’autre sapin disparaît sous tout un magasin de lingerie, dont la meilleure part vient des Chevalières de l’Aiguille de Z… Pourquoi le nouvel Ordre n’a-t-il pas délégué au moins sa fondatrice pour jouir de ce beau spectacle et pour recueillir, dans la joie naïve des enfants, la récompense terrestre de sa charité ?

Le tirage au sort de toutes ces charmantes choses est long — pas pour les enfants, mais pour les assistants désintéressés : on le coupe par un peu de musique et des noëls ou des chansonnettes, dont les élèves de bonne volonté font encore les frais.

Le dépouillement fini, les Catéchistes apportent sur la scène des paniers pleins de vêtements neufs ou demi-neufs, offrandes des élèves ou de leurs parents. Chacun de nos petits protégés reçoit un habillement complet, pour lui ou pour quelqu’un des siens, et tous enfin nous quittent, heureux comme des princes, fiers de porter un paquet plus lourd qu’eux, excitant à leur sortie du collège la surprise curieuse des passants et peut-être l’envie de plus d’un.

Cela fait du bien, n’est-il pas vrai, Jeanne ? de faire un peu de bien autour de soi. Je ne le comprends que depuis ma conversion : avant, j’étais un vilain égoïste et, avec cela, toujours mécontent de moi-même et d’autrui.

27 décembre : Saint Jean l’Apôtre. — Double fête : celle de mon ami Jean, que nous avons célébrée ensemble, en communiant à la messe de notre P. Professeur, et celle du P. Professeur lui-même.

A ce dernier j’ai traduit les souhaits et la reconnaissance de la classe de Philo dans un morceau d’éloquence dont la parfaite sincérité faisait le grand mérite : mérite facile d’ailleurs, quand le cœur se met de la partie, et vraiment il en était, car notre professeur actuel a hérité de toute l’affection respectueuse que nous avions pour l’ancien. Nous lui avons offert (c’est le seul cadeau permis) un joli bouquet de chrysanthèmes, qu’il a fait porter à la Vierge de la Congrégation. Sa réponse émue à mon compliment nous a prouvé une fois de plus que, chez nos professeurs, le maître est toujours doublé d’un père — et que l’on calomnie la Philosophie en l’accusant de dessécher le cœur : ni celui du Père ni le nôtre n’en sont réduits là, Dieu merci !

Je lui suis personnellement très obligé de m’avoir réconcilié avec cette respectable dame, dont les allures sévères et la conversation peu variée m’avaient déplu, au commencement. Aujourd’hui je ne la trouve plus que sérieuse, et ce qu’elle dit m’intéresse, parfois même très vivement.

28 décembre : les saints Innocents. — Encore une double fête. A la chapelle, grand déploiement des enfants de chœur. Ils ont pour patron les petites victimes de Bethléem, dont ils rappellent l’innocence par leur aube immaculée et le martyre par leur soutane rouge. Purs comme la neige, fidèles jusqu’au sang : quel magnifique idéal pour de jeunes chrétiens !

Au dîner, le plat de bouillie traditionnel, enguirlandé de sucreries, est servi au plus jeune de chaque division, et l’heureux innocent est condamné à la manger en public, cuillerée par cuillerée, de la main du plus vieux, faisant fonction de bonne d’enfant. S’il s’exécute gaîment, il en est récompensé par les vivats de ses condisciples et par quelques faveurs qu’il obtient pour eux des autorités. Dans la division des petits, on lui rend des honneurs : on l’installe en chaire, à l’étude, et là, coiffé de la birette et armé des besicles du P. Surveillant, il marque des mauvais points aux rieurs et donne des permissions aux sages. Jeux d’enfant, oui, mais bons pour entretenir l’esprit de famille ! Je les introduirai dans mon Université.

30 décembre. — On vient de nous donner en classe les notes détaillées des compositions et des examens du premier trimestre : le résultat général doit être proclamé demain à la grande salle en présence des parents. Ma mère sera satisfaite, celle de Louis aussi : on nous a déclarés tous deux reçus avec une bonne note. J’en suis heureux pour elles. Un insuccès de l’un ou de l’autre aurait jeté un nuage de tristesse sur les trois joyeuses journées que nous allons passer en famille avec nos mamans et Jeanne. Merci, ma bonne Mère du ciel !