3 janvier. — Journées délicieuses en effet, trop vite écoulées. Il n’est pas possible, non, il n’est possible de s’imaginer une mère à la fois plus aimante et plus sage que la mienne. Avec quel art sans artifice elle sait mêler aux témoignages d’affection les bons conseils ! Avec quelle simplicité de dévouement elle s’oubliait elle-même pour rendre le séjour plus agréable à la mère de Louis ! Et comme je l’ai vue prier, à ce salut solennel de fin d’année, pendant le Te Deum d’action de grâces et le Miserere de pénitence ! C’est une vraie sainte, et je n’ai pas à chercher loin quelle intercession m’a obtenu de Dieu miséricorde et amour.

Madame X. a été enchantée de son fils Louis, qu’elle a trouvé de plus en plus changé en mieux, et des RR. Pères, qui lui ont paru fort aimables et distingués : après en avoir eu si longtemps peur, elle est en train de se fanatiser pour eux. Allons, tant mieux ! Elle aura de quoi répondre aux préjugés du pauvre tuteur de Louis.

Jeanne, ma sœur, que je croyais devenue personne grave, s’est amusée comme une petite folle à la comédie où je jouais. Elle prétend que j’y étais drôle à faire mourir de rire : est-ce flatteur pour moi ? En tout cas, elle a conduit la claque, parmi le public féminin qui l’entourait, de façon à me rendre presque honteux… Entre quatre yeux, elle a été plus sage, et nous avons eu ensemble, les deux derniers jours, des conférences utiles. Elle a du bon, ma grande sœur, et je ne serais pas surpris que, dans quelques années, elle soit en état de faire le bonheur d’un mari sérieux — à moins qu’elle n’aille échouer aux Ursulines.

Ce matin elles sont reparties. Les adieux m’ont coûté beaucoup plus qu’à l’ordinaire : j’en ai le cœur malade. Qu’est-ce que cela veut dire ?

7 janvier. — De plus en plus fort… non, de plus en plus faible ! Cette fois, j’ai une flèche dans le cœur… Mais ce que je vais écrire n’est pas pour Jeanne : je ne veux pas faire trotter son imagination.

Comme tout le monde, j’ai ri de certaines petites infirmités qui se manifestent de temps à autre chez des élèves au cœur sensible. Voici, par exemple, un brave garçon, assez peu soucieux jusque-là de sa personne, qui tout à coup se met à soigner ses cheveux, son nœud de cravate, son col et ses manchettes : il se fait beau. Pour qui ? Les malins ont vite fait de le deviner. Son œil, devenu rêveur et doux, s’allume, lorsqu’il voit passer telle division. Alors il cherche dans les rangs, et, quand il a trouvé, ses joues s’animent à leur tour, un mouvement fébrile l’agite et un voisin charitable lui demande : « Es-tu malade ? — Non. — Qu’as-tu donc ? — Rien. » Mais le voilà rouge pivoine : preuve qu’il vient de mentir. Et de fait, il a quelque chose, qui s’appelle vulgairement un… chou.

Vais-je me donner ce ridicule ? Hier à la promenade des Rois, il y avait dans le cortège trois petits pages, qui offraient des dragées. Ils étaient, comme leurs maîtres, deux blancs et un noir. Ce dernier (faut-il que ce soit juste le négrillon !) vint à moi avec sa large coupe d’or, mit de son petit doigt en évidence un bonbon et, me souriant avec ses dents blanches et ses yeux ronds, me dit ingénument : « Prends celui-là : c’est le meilleur. » Je le pris, en répondant avec la même ingénuité : « Merci, petit moricaud. » Nouveau sourire. Quoi de plus innocent ?

Oui, mais ce coquin de sourire, et ces dents blanches, et ces yeux ronds me sont revenus, le soir ; ce matin, ils me reviennent encore, et je n’arrive pas à les chasser. N’est-ce pas bête ?… Espérons que ça passera comme un mal de dents.

12 janvier. — Ça ne passe point. Au contraire. Je l’ai revu en blanc : figure ordinaire, bouche moyenne, nez légèrement retroussé, yeux… La distance m’a empêché d’en distinguer la couleur exacte : je me les figure bleus, naturellement. Il a onze ou douze ans. Bon élève sans doute, puisqu’il porte croix et rubans, comme moi. Je ne sais pas son nom, ne lui ai point parlé et n’ai même pas fait semblant de le reconnaître : il en a paru un peu surpris. Mais je m’en moque, petit ! Va te faire chouter ailleurs : je n’ai pas envie de rire.

Mais non, je n’ai pas envie de rire, pas la moindre envie. Ce gamin-là me tracasse à l’étude, quand j’aurais besoin de travailler, et à la chapelle, quand je veux prier. J’avais eu l’idée de prier pour lui, afin qu’il reste bien sage, bien pur, bien… digne de mon amour, quoi ? Mais je me suis avisé, à temps, qu’il y avait là-dessous un simple prétexte pieux, venant tout droit de l’esprit malin, pour penser à lui, et qu’une pareille prière n’avait pas grande chance d’être prise en considération. Je prie donc pour moi, demandant à Dieu de me délivrer de cette obsession.