18 janvier. — En me confessant, la pensée m’est venue de parler de mon malaise. Mais à quoi bon ? Je sens très nettement que je n’ai pas, jusqu’ici, offensé le bon Dieu, que pour rien au monde je ne voudrais l’offenser, que cette impression bizarre réside uniquement dans ma sensibilité et que ma volonté n’y prend aucune part. C’est une chose que je subis et que mon bon sens désavoue.
Cependant il est certain que, tout en la désavouant très sincèrement, j’y ressens l’amorce du plaisir. Au fond, si ridicule que cela me paraisse, je me trouve… comment dirai-je ?… flatté secrètement d’occuper peut-être une place dans ce petit cœur, et je voudrais bien l’occuper tout seul. Donc amoureux et jaloux !… Eh bien, mon pauvre ami Paul, pour un garçon de dix-sept ans, philosophe et gros bonnet de la division, voilà qui est édifiant !
Comment sortir de là ? J’irais bien à mon recours ordinaire, au Père spirituel, qui par un fait exprès ne m’a pas appelé depuis huit jours. Mais la chose en vaut-elle la peine ? Il me répondra que c’est un enfantillage et se moquera de moi… N’importe, je le verrai demain, pour être tranquille.
20 janvier. — Le Père ne s’est pas moqué de moi : il a même pris la chose tout à fait au sérieux. Quand je lui eus raconté l’origine du mal, le trouble qu’il jette dans mon travail et ma prière, mon impuissance à dominer ces impressions ridicules, il me dit, de son ton le plus grave :
« Mon cher enfant, il n’y a pas de maladie ridicule, ni du corps ni de l’âme. Les plaisanteries ne guériraient pas la votre : il faut la combattre sérieusement.
— Je le veux bien, mon Père : dites-moi comment.
— Par la raison et par la foi. La raison vous fera comprendre que, sous l’apparente futilité de cette petite passion naissante, se cache le danger sérieux d’un amollissement progressif de votre cœur : or, un cœur mou est à la merci des pires tentations, pour le présent et pour l’avenir. Je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage à vous, n’est-ce pas ?
— Non : je sors du lycée.
— La foi vous indiquera les moyens de conjurer le péril et de garantir à votre cœur sa fermeté nécessaire : il faut prier et communier. Je vous permets deux communions par semaine. Ajoutez-y l’observation plus parfaite que jamais de vos devoirs journaliers, pour rester le maître de votre volonté, et fuyez l’occasion : elle fait le larron. Avec cela, mon pauvre enfant, prenez votre mal en patience, jusqu’à ce qu’il plaise au bon Dieu de vous en délivrer.
— Sera-ce long, mon père ?