— J’espère que non. Tout dépendra, non point des efforts violents que vous pourriez être tenté de faire (ils aggraveraient le mal), mais de votre fidélité calme et persévérante dans l’emploi des moyens indiqués. Allez en paix, mon enfant… et revenez. »
En me reconduisant, il me dit encore : « Courage, Paul ! Dieu vous envoie cette petite épreuve pour vous aguerrir : il veut faire de vous un de ses bons soldats. » Je lui ai promis de lutter de mon mieux.
25 janvier. — J’ai religieusement obéi à mon directeur et le calme semble déjà revenir. D’ailleurs, grâce à une période de froid, nous avons beaucoup patiné depuis quelque temps, et cet agréable exercice au grand air a notablement contribué, je crois, à me rafraîchir le tempérament.
2 février. — Ce matin, fête de la Purification de la Sainte Vierge, en présence de tout le collège assemblé à la chapelle, le P. Professeur d’Humanités a prononcé ses grands vœux.
Rien de plus simple que la manière dont la cérémonie s’accomplit. Au moment de la communion du prêtre, pendant que le P. Recteur, tourné vers l’assistance, tient la sainte hostie entre ses doigts, le religieux à genoux lit la formule solennelle qui consomme son pacte avec Dieu et avec la Compagnie de Jésus ; le P. Recteur reçoit cet acte signé et présente au nouveau Profès, en échange de son oblation suprême, le corps de Notre-Seigneur.
Mais la simplicité même de cet acte a quelque chose de saisissant, quand on réfléchit que, dans la pensée du religieux, c’est une donation sans réserve et sans retour de tout ce qu’il est, de tout ce qu’il a, au service et à la plus grande gloire de Dieu, en même temps qu’une généreuse acceptation de toutes les souffrances que pourra lui imposer sa vocation. Désormais il ne s’appartient plus : il appartient à ses Supérieurs, aux âmes qui auront besoin de lui sur n’importe quelle plage du monde — et aux persécuteurs, qui font rarement défaut aux enfants de saint Ignace. Mais aussi sa récompense est assurée, belle entre les plus belles et hors de toute atteinte.
Ah ! si j’étais appelé !…
A la séance littéraire, que l’Académie de Rhétorique a offerte au Père après la cérémonie, celui-ci occupait selon l’usage la place du P. Recteur. Il nous a parlé avec émotion du bonheur incomparable que donne le sacrifice de soi à Dieu ; puis, à propos du vœu spécial que font les Pères de donner un soin particulier à l’instruction des enfants, il nous exhorta à élever notre respect pour eux et notre bonne volonté à la hauteur surnaturelle d’où descend leur dévouement. Il termina par le gracieux octroi d’un congé.
13 février : Jours gras. — Hier dimanche, grande représentation dramatique, où Louis a fait un brillant début : il y a montré une aisance, un naturel communicatif, qui m’ont agréablement surpris et qui promettent au barreau de Z*** un avocat peu ordinaire. Notre professeur avait déjà remarqué, depuis un mois ou deux, que le brave garçon s’ouvrait et se développait à vue d’œil. Heureux effet du changement d’air et de milieu.
Aujourd’hui lundi, loterie pour nos pauvres. J’ai gagné… enfin !… un rond de serviette. Il y a un commencement à tout.