Mais hélas ! par la même occasion j’ai gagné autre chose encore, dont je me serais facilement passé. Pour tirer les numéros du fond des urnes, n’avait-on pas imaginé de prendre les trois petits pages du cortège des Rois, costumés comme alors ! Mon négrillon était encore là, au beau milieu, montrant ses dents blanches et ses yeux ronds à travers sa figure noire, avec le même sourire. Et ce sourire, je l’ai reçu à bout portant durant trois heures consécutives, étant placé juste en face de lui : car ma voix de premier ténor me valait l’honneur de proclamer les numéros sortants. Cependant je n’ai pas bronché, et quoique la séance m’ait paru interminable, j’ai su garder jusqu’au bout mon apparente indifférence, sous le couvert de ma dignité. Mais cette longue victoire sur moi-même ne va-t-elle pas être suivie d’une fâcheuse réaction ?
Par bonheur, pour la sortie de demain mardi gras, les Pères Surveillants ont organisé, en faveur des grands qui restent, une excursion folle aux sources du B…, l’un des plus jolis points de vue du pays. On se mettra des kilomètres dans les jambes, du bon air dans les poumons, de la gaîté dans le cœur, et la machine se trouvera remontée pour un bout de temps.
Vilain crapaud de négrillon, tout de même !
15 février : Mercredi des Cendres. — Nous venions de faire à l’étude notre prière du matin et je m’apprêtais à donner exceptionnellement à mes membres harassés un petit supplément de repos, quand le P. Préfet est entré, fort grave, et nous a annoncé que dans la nuit, vers onze heures, un de nos condisciples, mon propre voisin de classe, avait été appelé subitement à paraître devant le tribunal de Dieu.
Il ne s’y attendait pas, personne ne s’y attendait. Depuis quelques jours, il souffrait d’humeurs malignes dans les genoux, mais ne gardait même pas le lit. Hier soir, son père était venu le voir à l’infirmerie et l’avait quitté sans inquiétude sérieuse, promettant de revenir aujourd’hui. Jacques avait ensuite pris son repas, fait sa prière et s’était couché comme d’ordinaire. A dix heures et demie, le F. Infirmier, qui dormait dans une alcôve voisine, l’entend respirer avec effort et gémir. Il court auprès de lui, cherche à le ranimer ; mais voyant ses soins inutiles, il appelle en toute hâte le prêtre le plus rapproché, qui a juste le temps nécessaire pour lui faire demander pardon de ses fautes et pour l’absoudre. L’agonie commençait : un quart d’heure après, c’était la fin. Les humeurs froides avaient gagné le cœur.
Jacques passait pour un bon élève et un excellent camarade. Il appartenait à la Congrégation, puissant motif d’espérance pour le salut de son âme. Mais la soudaineté du coup n’en a pas moins jeté la consternation partout, spécialement en première division et en Philosophie. Quand, ce matin, avant la cérémonie des cendres, le P. Recteur a pris pour texte de son allocution la formule liturgique : « Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière », — le commentaire s’était fait d’avance dans tous les esprits et la conclusion pratique apparaissait très claire :
« Nul n’est sûr du lendemain ; il faut donc bien employer le présent et se tenir toujours prêt à rendre compte de son âme à Dieu… Si l’on y pensait sérieusement, ajouta le Père, oserait-on perdre en bagatelles un temps précieux, qui va peut-être nous échapper tout d’un coup ? »
Cela tombait à pic sur moi et n’a pas manqué son effet. Dans la journée, je suis allé prier auprès du défunt, qui reposait, vêtu de l’uniforme, sur une couche entourée de beaux lis blancs. Son pauvre père était assis tout près, abîmé dans une douleur qui faisait peine ; sa mère, Jacques ne la connaîtra qu’au ciel. Devant ce cadavre de mon condisciple, j’ai renouvelé à Dieu la promesse de donner à ma vie un emploi sérieux.
Et je suis définitivement guéri de ma sotte maladie de cœur.
16 février. — Hier, toute la journée, le silence et l’angoisse ont pesé sur la maison. Pas de jeux ; en cour, on parlait du défunt et, de temps à autre, des regards troublés montaient vers les rideaux de la chambre mortuaire, derrière lesquels on distinguait la rouge lueur des cierges. La nuit a dû paraître longue à plus d’un et les rêves terrifiants n’auront pas manqué. Moi, une fois couché, j’ai dit pour Jacques un De profundis, et puis je l’ai prié de me laisser dormir, parce que j’en avais grand besoin. J’ai très bien dormi.