Ce matin, service funèbre solennel, au milieu d’un émouvant recueillement. Après l’absoute, pendant que la cloche tintait son frémissant adieu, la dépouille mortelle de notre camarade se dirigea vers la gare, précédée des Pères et suivie de tous les élèves, tête nue. Je tenais avec trois autres philosophes les cordons du poêle. Jacques traversa ainsi toute la ville, salué par la respectueuse pitié des habitants. Sur le quai de la gare, on récita encore des prières, nous jetâmes de l’eau bénite sur le cercueil, on le mit dans un fourgon, dessus on plaça la grande croix de violettes qui symbolisait nos regrets et nos espérances ; puis, pendant qu’il s’en allait vers sa dernière demeure, nous reprenions à travers la vie le chemin qui nous conduira tôt ou tard au même terme.

A la classe du soir, le P. Professeur nous dit qu’il y avait dans cette mort, avec ses circonstances imprévues, une leçon voulue de Dieu pour nous et nous engagea à ne pas la laisser passer inutile. Il avait raison et je suis décidé, pour ce qui me regarde, à la mettre à profit. Je veux que ce carême, ouvert si tristement, ne s’achève point sans que j’aie fait de réels progrès dans la lutte contre moi pour Dieu.

7 mars. — Voilà trois semaines que mon journal est resté en panne : mais où prendre le loisir de le faire marcher ? Dès le lendemain du départ de Jacques, le P. Professeur a réuni les fortes têtes de la classe pour la préparation d’une séance de philosophie. Je me suis trouvé du nombre ; car, après avoir quelque temps regimbé contre ces études si arides, j’ai reconnu qu’elles donnent à l’intelligence de nobles satisfactions et j’ai fini par y prendre tout à fait goût. Avec le goût est venu le succès.

La séance a eu lieu aujourd’hui, fête du grand théologien et philosophe saint Thomas d’Aquin. Je suis sûr, Jeanne, que tu ne t’y serais pas ennuyée, tant nous avions fait effort pour mettre les vérités les plus abstraites à la portée des personnes… intelligentes. J’ai vu des dames qui semblaient s’intéresser fort à ce qui se disait sur la scène. Mais peut-être étaient-ce les mamans ou les sœurs des jeunes philosophes, et, dans ce cas, toute conclusion sur la valeur réelle des choses devient sujette à caution. L’amour est aveugle.

Les Ursulines, sans doute, ne t’ont jamais laissée soupçonner que nos arrière-grands-parents, il y a quelques milliers d’années ou de siècles, vivaient sur les cocotiers et y passaient leur temps, entre les repas, à exécuter des gambades et des grimaces muettes, comme en font encore aujourd’hui les singes dans les cages. Mais voilà qu’un beau jour, on ne sait plus à quelle occasion ni à quelle date, les parchemins faisant défaut, l’un d’entre eux s’avisa de parler ; un autre lui répondit dans la même langue (on pense que c’était une langue primitive) et ainsi le singe devint homme.

Ils sont au moins quatre savants notables, de divers pays, qui veulent nous faire gober cela, sur leur parole, sans y être allés voir. Le plus drôle, c’est qu’ils le disent sans rire ! Il est vrai que le plus célèbre des quatre, un M. Darwin, est Anglais — et les Anglais ne rient jamais.

Cependant, il ne passe pas pour le plus mauvais dans cette singerie. D’autres, ses admirateurs, prenant au bond la balle qu’il leur offrait, consciemment ou non, s’en servent pour attaquer le dogme de la création. L’un d’eux, Cari Vogt, l’a confessé en termes cyniques : « Il faut, sans plus de façons, mettre le Créateur à la porte et ne plus laisser la moindre place à l’action d’un tel être ». Mais ce qui est facile à dire, n’est pas toujours aussi facile à faire, et ces aimables descendants du singe, pour remplacer la création, font exécuter à la science des cabrioles et des tours de force extraordinairement réjouissants.

Le singe, leur grand-papa, ne s’est pas fait tout seul : si Dieu ne l’a pas créé, d’où venait-il ? Un Allemand — les Allemands ne doutent de rien, ni surtout d’eux-mêmes — s’est chargé de lui fournir un arbre généalogique très simple. Dieu n’a rien créé : la matière a toujours existé. Or, il y a de cela bien des millions d’années, quelques minuscules poussières, qui se promenaient dans l’espace, se collèrent ensemble, par un effet de circonstances exceptionnelles, deux mots joliment commodes, et constituèrent une petite chose informe, que M. Hæckel appelle une monère et que personne n’a jamais vue nulle part, si ce n’est lui, en rêve de malade. La monère, avec le temps et d’autres circonstances exceptionnelles, se transforma en un être vivant moins rudimentaire, puis en un troisième plus parfait et, au bout de vingt-et-une transformations de ce genre — l’Allemand répond du chiffre — après avoir été successivement larve, ver, lamproie, salamandre, singe inférieur, singe supérieur, arriva à l’humanité intelligente et parlante.

C’est ce qu’on nomme le transformisme, et c’est ce beau système que notre séance avait pour but de réduire à sa juste valeur.

Je ne t’en ferai pas l’analyse détaillée. Tu sauras seulement que Jean, Louis et moi, nous avons eu l’insigne honneur de développer, dans trois dissertations fort bien écrites, tu n’en doutes pas, et fort bien écoutées, la théorie de l’évolution, qui forme la base du système.