La seconde partie comprenait une discussion orale sur cette théorie, entre une douzaine de savants, réunis en Congrès à Paris. Le Congrès, pour l’agrément de nos invités, avait bien voulu se transporter sur notre théâtre, et là, assis autour d’une grande table à tapis vert, ces messieurs ont discuté avec une profondeur, une clarté et une courtoisie qui se rencontrent rarement à de pareilles assemblées. Chose plus rare encore : à la fin, sauf deux ou trois mauvaises têtes, des Anglais ou des Allemands, irréductibles au ridicule, tout le monde se trouva d’accord.

Pour finir, une jolie comédie du P. Delaporte, tout à fait dans le sujet. Les bons transformistes de tout pays, quoique profondément convaincus de l’existence préhistorique de ce fameux anthropopithèque (homme-singe), gémissaient de penser que, dans cette quantité prodigieuse de singes qui peuple les forêts et le monde, son espèce fût demeurée jusqu’ici introuvable. C’était un terrible argument contre leur doctrine et une fâcheuse lacune dans le tissu serré de la science.

Soudain, à travers l’Allemagne, un cri éclate : « Il est retrouvé ! On le montre au Colisée de Munich ! Il joue du violon ! » La nouvelle franchit le Rhin et va mettre en goguette physiologistes, journalistes, artistes et commis-voyageurs de la capitale. Tout ce monde afflue chez l’impresario bavarois, pêle-mêle avec les plus respectés professeurs des Universités germaniques. Ceux-ci triomphent sans aucune modération : « Nous l’avions bien dit ! La science allemande ne se trompe pas ». Les Parisiens, plus accoutumés aux fumisteries humaines, se montrent moins affirmatifs.

Mais enfin, il faut bien se rendre à l’évidence. L’anthropopithèque, introduit par son barnum, apparaît sur la scène. Il a un air aussi intelligent qu’un singe peut l’avoir ; il ne parle pas encore, mais il comprend fort bien ce qu’on lui dit. Son maître l’invite à prendre son violon et à jouer au public bienveillant la 4e symphonie de Beethoven : il prend son violon et joue la 4e symphonie de Beethoven, sans partition. Stupéfaction générale, bravos enthousiastes : les professeurs entrent en délire. On crie : « Bis ! Bis ! » Il comprend et recommence le morceau : il semble même qu’il y ait plus d’âme que tout à l’heure dans le jeu de l’étonnant animal — si l’on peut vraiment encore l’appeler un animal !

Mais un des Parisiens conçoit des soupçons : il s’approche par derrière, en tapinois, et lui tâte un mollet. L’artiste répond par un coup d’archet. Le Parisien riposte par un coup de poing, saute sur les tréteaux, et, par un effort soudain, attrape une oreille de l’autre ; il tire, la peau craque et l’on voit apparaître… la tête humaine d’un fumiste caché dessous. L’impresario se défile un peu vivement — et la science allemande aussi.

Avais-je raison de dire que tu ne te serais pas ennuyée ? On a bien ri. L’aventure est d’ailleurs authentique : les bons journaux d’Allemagne en ont fait des gorges chaudes, aux dépens des pauvres professeurs d’Université, qui ont dû jurer, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus.

19 mars. — Visite chez les Petites-Sœurs des Pauvres, en l’honneur de saint Joseph, leur grand fournisseur. Le brave tambour de l’année dernière ayant été appelé à faire sa partie dans la musique des Anges, nous avons été reçus par une clarinette et un trombone, qui nous ont conduits gaiement au réfectoire : c’était idyllique comme une noce de village.

Dîner fort joyeux. La caisse de mandarines envoyée par Jeanne a eu le succès qu’elle méritait. Quand j’ai dit qu’elle venait de ma sœur, une bonne vieille qui n’a sans doute pas étudié la propriété des termes, me dit :

« Votre sœur, monsieur, doit être une personne bien convenable.

— En effet.