— Est-ce qu’elle vous ressemble ?

— Oh ! Elle est mieux que moi.

— Vraiment ? Vous êtes pourtant bien convenable aussi, avec votre moustachon brun ! »

L’entretien prenait une tournure scabreuse : mon moustachon n’allait-il pas tourner la tête à la vieille comme à moi le négrillon ? Je crus prudent de prétexter qu’on m’attendait ailleurs.

Après le dîner, nous donnâmes à ces braves gens un beau salut, où chanteurs et enfants de chœur déployèrent tout leur talent, qui n’est pas mince.

Puis, sur un théâtre improvisé avec des tables, on rejoua devant eux, en costumes, deux actes de la pièce de carnaval. Louis fut couvert, non pas d’applaudissements (les bonnes Sœurs les avaient sagement interdits, pour le bon ordre), mais de rires joyeux et d’exclamations admiratives. Quand ce fut fini, il dut rentrer seul en scène pour recueillir les bravos et promettre qu’on reviendrait.

Pauvres bons vieux ! Lorsque nous prîmes congé de la Mère Supérieure, elle nous dit : « Chers messieurs, nous tâchons de rendre la vieillesse aussi douce que possible à nos pensionnaires : mais nous ne pouvons les en guérir. Avec vous seuls ils redeviennent jeunes, et chacune de vos visites les réchauffe comme une journée de beau soleil. Ils en parlent bien longtemps et comptent les jours jusqu’à la suivante. Au lycée, on leur fait aussi la charité des restes de cuisine, comme au collège : mais cela ne vaut jamais un repas servi par vous. Quand vous venez, vous êtes les anges du bon Dieu, et nos vieux enfants le sentent si bien que votre présence suffit pour les rendre moins difficiles et plus pieux. Ils prient volontiers pour leurs jeunes bienfaiteurs ».

25 mars : Annonciation de la sainte Vierge. — Ayant été réélu préfet pour la seconde moitié de l’année, j’ai eu comme tel, ce matin, anniversaire de ma propre réception, la grande joie de servir de parrain à Louis. Il s’était préparé très sérieusement à son acte de consécration et l’a prononcé, je crois, avec les sentiments les plus généreux. Nous lui avons immédiatement donné une place, qui se trouvait libre, parmi les Catéchistes des enfants pauvres : il en est ravi.

Il a déjà bien travaillé, avec Jean et moi, à l’amélioration de plusieurs condisciples. Un ancien élève d’une maison peu recommandable, garçon revêche et entêté, avait résisté à toutes mes avances : Louis l’a retourné en un rien de temps, sans avoir l’air d’y toucher, et l’a rendu souple comme un gant à l’égard de l’autorité. Je devais être son modèle : il devient le mien.

30 mars : Jeudi Saint. — En faisant mes Pâques avec tout le collège, ce matin, j’ai pensé que maman et Jeanne remplissaient leur devoir, à la même heure, et que mon pauvre papa restait seul, enfermé chez lui, bien certainement mal à l’aise, peut-être gémissant dans son cœur de ne pas avoir le peu de courage qu’il faudrait. Mon Dieu, ayez pitié de lui ! Je ne laisserai point passer les petites vacances prochaines sans revenir à la charge : je veux son âme, fallût-il pour elle donner ma vie.