A onze heures, devant les Congréganistes réunis à la chapelle, le P. Recteur, assisté d’un diacre, d’un sous-diacre et des enfants de chœur, a selon l’usage lavé les pieds à douze de nos petits catéchisés. Quoiqu’on leur eût bien expliqué d’avance la signification religieuse de la cérémonie, les pauvres gamins paraissaient tout déconcertés en voyant ce vénérable prêtre s’agenouiller devant eux, leur verser de l’eau sur les pieds, les essuyer et puis les baiser. Ils suivaient tous ces mouvements avec une sorte de curiosité inquiète et se laissaient à peine rassurer par la pièce blanche que chacun recevait ensuite. Leur saisissement ne diminuait guère, pendant que les Pères Directeurs, les dignitaires de Congrégation et leurs propres catéchistes, à la suite du prêtre, venaient aussi leur baiser les pieds. Ce sera certainement un des plus durables souvenirs de leur enfance. Puisse-t-il leur être salutaire !
Le soir, on va par classes adorer le Saint-Sacrement aux tombeaux des églises et chapelles de la ville.
31 mars : Vendredi Saint. — Journée de deuil. Dès le matin, la seule fois de l’année, à moins d’être malade, on déjeune en cour d’un simple morceau de pain ou, si l’on veut, de rien du tout. Les offices, si émouvants dans leur symbolisme funèbre, occupent une bonne partie de la matinée ; dans la soirée, le sermon sur la Passion et le chant douloureux du Stabat entretiennent les souvenirs du Calvaire. Le silence même des cloches et le bruit strident des crécelles qui les remplacent contribuent à tenir l’âme comme courbée sous un poids qu’elle se ferait scrupule de secouer.
Je ne sais si les Juifs se réjouissent en ce jour, où leurs pères ont crucifié Jésus de Nazareth : on pourrait ne pas s’en étonner, puisqu’il était et qu’il reste pour leur nation un imposteur. Mais je ne puis comprendre, si l’on ne m’a pas trompé, le froid égoïsme des protestants, qui, sans compassion pour les souffrances que nos péchés ont coûtées au Sauveur et à sa Mère, songent uniquement aujourd’hui à se réjouir de leur rédemption. Cela seul suffirait à prouver que le protestantisme n’est pas la religion du cœur.
Au lycée, on nous renvoyait dans nos foyers avant le Jeudi Saint. De fait, on ne pouvait pas forcer les élèves juifs ou protestants à célébrer les mystères de la Passion comme nous ; quant à nous, nous avions la liberté de faire notre Semaine Sainte et nos Pâques dans nos paroisses. Mais, hélas ! combien d’entre nous ne pensaient qu’à se venger immédiatement des ennuis d’une longue prison en s’amusant ! Il me semble à présent qu’il y avait là une véritable insulte à l’esprit catholique.
2 avril. Alleluia ! — Le Christ est ressuscité et avec lui la joie des cœurs chrétiens. Tous les visages, naguère encore si tristes, rayonnent aujourd’hui ; tous les chants sont joyeux, à l’église et dans les branches, où se montrent les premières feuilles ; le soleil lui-même paraît plus radieux et plus chaud. Alleluia !
Nos enfants pauvres ont assisté à notre grand’messe, sous ma surveillance. Quelques-uns, peu amateurs de belle musique et d’éloquence, jetaient parfois des regards impatients vers la porte qui conduit au jardin, et pour cause. Des poules mystérieuses avaient déposé dans les plates-bandes, dans les bordures, sous les buissons, des œufs naturels et sucrés ; ils le savaient. La messe finie, on se réunit sur la pelouse autour du P. Directeur : il indique les endroits permis et les endroits défendus, puis donne le signal de l’ouverture de la chasse. On se précipite, on se bouscule, on passe les uns par-dessus les autres et par-dessus les œufs ; à chaque trouvaille, les cris de joie éclatent. Peu à peu les casquettes s’emplissent. Quand les nids sont vides, on revient auprès du Père : il constate si le hasard n’a pas créé des inégalités trop choquantes, et il fait les compensations nécessaires ; puis il rend la liberté à la joyeuse volée d’oiseaux.
Je connais un autre oiseau, assez gros, qui attend avec impatience la journée de demain pour prendre aussi son essor vers un pays et des êtres chéris. Il vous apportera deux croix de premier, un témoignage semestriel avec la mention peroptime (parfaitement bien), une bonne note d’examen, et son cœur de fils et de frère au grand complet. Alleluia !
15 avril. Après la rentrée. — La première chose que j’ai faite, en rentrant au collège, a été d’annoncer à mon Directeur que, sur mes nouvelles instances, mon brave papa m’a enfin promis qu’aux grandes vacances il irait avec moi se confesser à Lourdes. Le Père m’a répondu : « Je dirai dès demain, et de tout mon cœur, une messe d’action de grâces pour cet heureux événement : venez me la servir. Nous prierons en même temps la Vierge Immaculée d’affermir votre père dans ses bonnes dispositions et de vous aider à lui mériter la persévérance par votre propre fidélité. Est-ce convenu ? » — « Amen, mon Père. »
J’ai fait déjà un pacte semblable avec ma sœur Jeanne, qui, de plus, s’est chargée d’entretenir tout doucement le feu sous la cendre, en évitant les coups de tisonnier imprudents.