— Ne me plains pas…
— C’est moi que je plains.
— Et ne te plains pas toi-même : nos deux âmes se sont trop bien comprises, durant ces deux bonnes années, pour que la distance puisse les désunir jamais. Nous resterons frères par le cœur : est-ce dit ? »
Pour toute réponse, je me jetai à son cou en pleurant. Il reprit : « Allons nous consoler tous deux aux pieds de la sainte Vierge et demandons-lui, l’un pour l’autre, courage et persévérance. »
18 avril. — Pour la première fois depuis… toujours, j’ai passé la nuit sans fermer l’œil. La confidence de Jean m’a bouleversé. Je devais pourtant m’y attendre, ou plutôt je m’y attendais, mais pas pour si tôt : j’avais pensé qu’il se déciderait au moment de la retraite de fin d’études et qu’il me laisserait le temps de préparer mon esprit à l’inévitable séparation. Au lieu de cela, c’est tombé sur moi comme un coup de foudre !
Oh ! je sais que sa résolution a été mûrie sagement : il fait tout sagement, comme un vieux jésuite. Depuis bien longtemps, c’est visible à tous les yeux qu’il avait trouvé son chemin et qu’il n’en déviait pas d’une ligne. D’autres bons élèves ont de la piété, de l’ardeur au travail, du bon esprit, mais, à côté de cela, des petites idées personnelles, des rêves vulgaires d’ambition ou de bien-être matériel, rien de généreux ou d’élevé : Jean faisait son devoir sans bruit, ne parlait jamais des plaisirs qu’il se promettait ; et, quand d’autres en parlaient, son visage prenait une légère expression de pitié souriante, et son œil noir, par-dessus nos pauvres préoccupations terrestres, semblait regarder dans le lointain un idéal surnaturel.
Il le voyait en effet et il va l’atteindre. Pour rien au monde, je ne voudrais l’en détourner. J’aime cet ami comme je n’aimerai jamais personne ; car il a été vraiment (comme dit ma sœur) mon second ange gardien, à une époque où tout mon avenir d’ici-bas et d’au-delà se trouvait en jeu. Mais si je l’aime, c’est pour lui d’abord, pour moi après. Qu’il aille où Dieu l’appelle et qu’il soit heureux, parfaitement heureux : c’est mon plus cher désir. J’aurai le courage de dire merci à Dieu pour lui.
Mais la pensée que son départ mettra fin à cette douce intimité journalière de deux ans et que je devrai renoncer à l’espoir de marcher avec lui, la main dans la main, à travers la vie, est dure pour moi, si dure que… j’ai envie de le suivre au noviciat. Cette nuit, je le voyais, me servant d’introducteur dans la carrière religieuse, comme il m’a initié à la vie chrétienne de collégien, m’encourageant encore d’exemple et de conseil, corrigeant au besoin mes échappées par une de ces gronderies fraternelles qu’il donne si bien. Une fois sortis des premières épreuves, nous partagerions les mêmes travaux — car nos goûts et nos aptitudes se ressemblent — et, à l’occasion, l’un de nous compléterait l’autre. Les Supérieurs, qui approuvaient notre amitié au collège et la faisaient servir au bien général, ne la blâmeraient pas au couvent et favoriseraient nos efforts communs au profit des âmes et de la gloire de Dieu. Pourquoi pas ?…
Pourquoi pas ?… Hélas ! Parce qu’il est appelé et que, moi, je ne suis pas sûr de l’être.
Sans aucun doute, moi aussi je veux sauver mon âme ; moi aussi je veux, par reconnaissance et par devoir, travailler pour Dieu, et si Dieu voulait bien me demander le sacrifice sans réserve, je l’offrirais sans hésiter : je l’ai déclaré hier à Jean. Mais mon amitié pour Jean et ma bonne volonté forment-elles deux motifs suffisants pour que je puisse me croire appelé ? Ai-je droit de m’appeler moi-même ?